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Tom Van Grieken : « Notre horizon, c’est 2024 »

Tom Van Grieken, président du Vlaams Belang, premier parti de Flandre dans les sondages

Durant la pandémie, l’extrême droite séparatiste continue d’avancer ses pions. Juste avant le confinement, un sondage donnait le Vlaams Belang à 27,3 % des intentions de vote, désormais loin devant la N-VA (20,7 %). Une remontée franchement inattendue pour un parti laissé pour mort en 2014, quand un jeune publicitaire du nom de Tom Van Grieken l’a repris en main. D’habiles et provocantes campagnes de marketing en ligne plus tard, voilà le Vlaams Belang en position de force, malgré le cordon sanitaire, et Tom Van Grieken de réclamer sa place sur le podium politique. C’est compter sans la crise multiforme qui ne fait que commencer, et qui pourrait tout aussi bien perturber les plans de l’extrême droite qu’accélérer la réalisation de ses desseins.

A la mi-mars, la Belgique avait déjà la tête ailleurs. L’épidémie enflait, le virus se répan­dait, invi­sible, et la mort guet­tait, à l’affût. Qui avait encore le loi­sir d’analyser en détail les per­dants et les gagnants des der­niers sou­bre­sauts poli­tiques ? Qui donc pour scru­ter l’état du champ de bataille ? On n’avait plus la tête à ça. Pourtant, la vie conti­nuait, le com­bat poli­tique se pour­sui­vait. Une révo­lu­tion se pré­pa­rait — une révo­lu­tion conser­va­trice, iden­ti­taire — et ses têtes pen­santes étaient en train d’avancer leurs pions, à défaut de pou­voir déjà gagner la par­tie. À la mi-mars, donc, un son­dage a révé­lé ce qui était encore impen­sable il y a douze mois : la domi­na­tion sans par­tage, en Flandre, de l’extrême droite sépa­ra­tiste. Personne n’y a pris garde. On n’avait déjà plus la tête à ça. Les don­nées du son­dage n’en étaient pas moins ren­ver­santes : le Vlaams Belang recueillait 27,3 % des inten­tions de vote, loin désor­mais devant la N‑VA (20,7 %), et plus loin encore du CD&V (11,7 %). Le bloc indé­pen­dan­tiste fla­mand, droite et extrême droite mêlées, tota­li­se­rait à pré­sent 48 % des suf­frages. Considéré avec le recul, le résul­tat élec­to­ral de mai 2019 en paraî­trait presque soft, en dépit de la trouée ful­gu­rante du Vlaams Belang qui avait alors atter­ré les obser­va­teurs : l’extrême droite avait obte­nu 18,7 %. Elle avait néan­moins été main­te­nue à dis­tance par la N‑VA de Bart De Wever (25,5 %), et le CD&V n’était pas si loin der­rière (14,3 %). En cette après-midi de la mi-mars, la Belgique n’est pas encore condam­née au confi­ne­ment. Le cha­cun-chez-soi ordon­né par la Première ministre Sophie Wilmès, ce sera pour dans quelques heures. Même si on sent bien que la consigne de réclu­sion est immi­nente, la herse n’est pas encore tom­bée. Autour de la place Madou, à Bruxelles, les snacks turcs, les bou­tiques de fringues, les bureaux de l’administration res­tent ouverts. La « petite cein­ture » est satu­rée de bruit et de tra­fic auto­mo­bile, comme tou­jours. En sur­plomb de la sta­tion de métro, au qua­trième étage d’un immeuble très gris, on bosse. On répond au télé­phone, on ouvre du cour­rier, on déplace des car­tons rem­plis de maté­riel infor­ma­tique. « Notre quar­tier géné­ral se trouve ici depuis trente-cinq ans. On a com­men­cé par occu­per un étage. Maintenant, on en occupe sept. On gran­dit », glisse un employé. Le siège du Vlaams Belang, pre­mière force poli­tique de Flandre à en croire les inten­tions de vote, a toutes les appa­rences d’une PME en plein essor. Sur les bureaux, la tasse de café, le Tupperware du midi et le régle­men­taire dés­in­fec­tant pour les mains. Dans un coin de la pièce, un écran relaie les images des camé­ras pla­cées dans la cage d’escalier et à la sor­tie de l’ascenseur, pru­dence oblige. Une femme un peu forte en che­mi­sier blanc, deux hommes aux crânes rasés (par cal­vi­tie plu­tôt que par radi­ca­li­té poli­tique, à pre­mière vue) s’activent à cet étage. Ils empa­quettent à la chaîne des exem­plaires du der­nier livre du pré­sident, Tom Van Grieken : En nu is het aan ons (« Et main­te­nant, c’est à nous »). Les com­mandes affluent. Faut suivre. Trois étages plus haut, c’est une autre musique. Le niveau pré­si­den­tiel. De jeunes hommes au regard sombre et au dyna­misme pré­cis, cra­va­tés comme pour un mariage, super­visent des kyrielles d’écrans. Une femme à la blon­deur spec­ta­cu­laire, tailleur bou­ton­né, hauts talons, glisse d’un bout à l’autre de l’open space. Le dress­code rap­pelle une époque où les hommes s’habillaient en hommes, les femmes en femmes, sans flou, sans inter­sec­tion entre les deux gammes. Au milieu de l’effervescence, Tom Van Grieken arbore le look du délé­gué com­mer­cial, che­mise blanche aux manches retrous­sées, entrou­verte sur un torse velu. De la fenêtre qui donne sur la place Madou, Bruxelles appa­raît en minia­ture comme dans les jeux vidéo de ges­tion urbaine : la ville est à lui. Il se déplace dans la pièce qui abrite son bureau avec une sen­sua­li­té cha­lou­pée, une indé­ter­mi­na­tion ado­les­cente, presque andro­gyne. Se montre volu­bile. Au mur, il a lui-même peint un lion sty­li­sé, dans des tons sable et ocre. Il se défi­nit volon­tiers comme un « créa­tif ». Le des­sin, les arts visuels sont son dada. Sur une armoire, il sai­sit un jeu de pou­pées russes. La plus grande, seule visible de prime abord, repré­sente une femme avec un fichu sur la tête. À chaque pou­pée ouverte, le voile devient de plus en plus cou­vrant, jusqu’à la bur­qa inté­grale de la der­nière pou­pée. « C’est moi qui ai conçu ces matrio­ch­kas. Un jour, je vais les uti­li­ser dans un débat télé. » Enrober, Van Grieken sait faire. Diplômé en com­mu­ni­ca­tion de la haute-école Plantin, à Anvers, il a tra­vaillé dans la publi­ci­té avant que la poli­tique ne devienne son full time job. Il n’avait que 27 ans en juin 2014, lorsqu’il a accé­dé à la pré­si­dence du Vlaams Belang, dans un contexte morose : affai­bli par une série de défaites cui­santes, le par­ti sem­blait condam­né à la mar­gi­na­li­té, à l’insignifiance. On décri­vait Van Grieken comme un enfant-sol­dat qu’on envoyait se faire mitrailler au front, pour une mis­sion déses­pé­rée. « Je lui ai dit qu’il était idiot d’avoir accep­té ce poste. À ce moment-là, le par­ti avait déjà les deux pieds dans la tombe », révé­le­ra en 2019, dans le jour­nal De Standaard, le dépu­té euro­péen Tom Vandendriessche, son plus proche conseiller. Face à l’urgence, Tom Van Grieken devient expert en change mana­ge­ment. Il s’entoure d’un staff de jeunes volon­taires, dont beau­coup n’ont même pas 30 ans. Avec l’énergie du déses­poir, rom­pus aux ficelles du mar­ke­ting numé­rique, ils s’emploient à sau­ver le par­ti de la noyade en le moder­ni­sant à toute vitesse. Van Grieken a le contact facile, le sou­rire ave­nant. Des réfé­rences : régu­liè­re­ment, il va fleu­rir la tombe de Karel Dillen, le père fon­da­teur du Vlaams Blok, tra­duc­teur au début des années 1950 de Nuremberg ou la terre pro­mise, un livre néga­tion­niste qui décrit les camps de concen­tra­tion comme une fabri­ca­tion des Alliés. Un back­ground : il a sui­vi l’écolage rap­pro­ché de Filip Dewinter aus­si bien que de Gerolf Annemans, les deux lea­ders his­to­riques du Vlaams Belang, l’un dans sa facette la plus sau­va­ge­ment radi­cale, l’autre un chouïa plus pré­sen­table. « Tömmchen » (son pseu­do sur les forums en ligne) a aus­si par­ti­ci­pé aux actions les plus obs­cènes. Quand il mili­tait au NSV, le cercle des étu­diants natio­na­listes, il a jeté avec quelques cama­rades des rou­leaux de papier toi­lette à des deman­deurs d’asile qui occu­paient les locaux de l’université d’Anvers. « Ils veulent des papiers ? En voi­là ! » Ses bagarres à répé­ti­tion avec des étu­diants de gauche lui ont valu plu­sieurs arres­ta­tions admi­nis­tra­tives. Une fois au moins, il a fini en cel­lule. Dès son arri­vée à la pré­si­dence, il a cla­ri­fié la ligne : on ne change rien au pro­gramme, mais on lisse le style et, sur­tout, on cesse toute pro­vo­ca­tion, toute proxi­mi­té affi­chée avec des grou­pus­cules illé­gaux ou des élé­ments vio­lents. Lorsque Filip Dewinter rend visite en Grèce à des diri­geants d’Aube dorée, une orga­ni­sa­tion néo­na­zie, Van Grieken le mori­gène en bureau de par­ti. La colère du jeune pré­sident accroît son cré­dit. Plus per­sonne ne sor­ti­ra du rang. Jusqu’à la vic­toire finale, le dimanche 26 mai 2019. Ce soir d’euphorie, les mili­tants ont spon­ta­né­ment scan­dé le slo­gan de tou­jours : Eigen volk eerst ! Eigen volk eerst ! (« Notre peuple d’abord ! »). Le suc­cès dans les urnes a per­mis l’élection de dix-huit dépu­tés fédé­raux et de vingt-trois dépu­tés fla­mands. De nou­veaux visages, sou­vent jeunes, par­mi les­quels le média­tique Dries Van Langenhove, 26 ans, lea­der de la milice d’ultradroite Schild en Vrienden. Dans une inter­view au quo­ti­dien De Morgen, au jour­na­liste Joël De Ceulaer qui lui deman­dait si un indi­vi­du issu de l’immigration, né en Flandre, pou­vait être consi­dé­ré comme Flamand à part entière, Van Langenhove a eu cette réponse nette : « Un chat qui est né dans un maga­sin de pois­sons n’est pas pour autant un pois­son. »

Anversois (comme Hugo Schiltz, Karel Dillen, Filip Dewinter, Bart De Wever, Jan Jambon et tant d’autres figures de l’indépendantisme fla­mand), Tom Van Grieken rêve à pré­sent d’une hégé­mo­nie conquise à la faveur d’une crise sani­taire sans pré­cé­dent, dont les répliques sociales et éco­no­miques s’annoncent rava­geuses. Mais les vic­toires pro­mises ne sont pas tou­jours offertes. Le virus qui se répand pour­rait tout aus­si bien per­tur­ber les plans de l’extrême droite qu’accélérer la réa­li­sa­tion de ses des­seins. Dans ce cli­mat d’incertitude, Tom Van Grieken étale sa force. En néer­lan­dais. « Je ne maî­trise pas assez le fran­çais pour m’exprimer comme je le vou­drais, même si je le com­prends assez bien. En tout cas, ce n’est aucu­ne­ment un geste poli­tique de refu­ser de par­ler votre langue. J’aime le fran­çais, c’est d’ailleurs Marine Le Pen qui a pré­fa­cé mon pre­mier livre. »

— Malgré une nette pro­gres­sion élec­to­rale en mai 2019, sui­vie de sept semaines de négo­cia­tion avec la N‑VA, vous n’avez pas réus­si à vous rendre incon­tour­nable. Une défaite poli­tique ?
Notre hori­zon, c’est 2024, l’année où auront lieu les pro­chaines élec­tions en Flandre. En 2024, nous devrons être en mesure d’exercer le pou­voir. D’ici là, nous devons nous restruc­tu­rer en interne afin de déve­lop­per cette capa­ci­té-là. Ce chan­tier, il est décon­nec­té de ce qui va se pas­ser au fédé­ral dans les semaines et les mois à venir. Peu importe ce qu’il advien­dra du gou­ver­ne­ment de Sophie Wilmès. Le fond du
pro­blème reste le même, et il est très simple : ce pays com­porte deux par­ties, et cha­cune vote pour une vision propre, la Wallonie à gauche et la Flandre à droite.

— Votre pro­pos cor­res­pond au dis­cours de Bart De Wever, le pré­sident de la N‑VA, sur la coexis­tence en Belgique de « deux démo­cra­ties ». L’analyse est pour­tant dis­cu­table : le PTB est bien plus implan­té à Anvers qu’à Namur ; la gauche éco­lo­giste est beau­coup plus pré­sente à Gand et Louvain que dans le Luxembourg ; le mot d’ordre syn­di­cal de grève géné­rale, à l’automne 2014, a été bien mieux sui­vi dans le Limbourg que dans le Brabant wal­lon.
Il n’empêche, le par­le­ment wal­lon est domi­né par la gauche, alors que celle-ci est très mino­ri­taire au par­le­ment fla­mand. La Wallonie a le droit de voter à gauche et d’obtenir une direc­tion poli­tique qui cor­res­ponde à son vote, sauf que c’est nous, Flamands, qui payons ensuite les fac­tures de cette poli­tique-là. La solu­tion serait donc de rou­vrir le dos­sier com­mu­nau­taire et d’aller vers une nou­velle réforme de l’État. Mais le PS n’en veut abso­lu­ment pas, et le MR encore moins. Du point de vue fla­mand, ce n’est pas accep­table. Il n’y a donc que deux options. Option 1 : vous recon­nais­sez la réa­li­té, l’existence de deux peuples dis­tincts qui veulent aller dans des direc­tions dif­fé­rentes, et on met alors les ins­ti­tu­tions en confor­mi­té avec cette réa­li­té. Option 2 : vous consi­dé­rez que nous sommes tous des Belges, et alors on demande l’avis de tout le monde, on refait des élec­tions, en deman­dant aux gens — et en par­ti­cu­lier aux Flamands — quel ave­nir ils veulent pour ce pays.

—Votre concep­tion des deux démo­cra­ties, elle cor­res­pon­drait donc, trait pour trait, à ce que dit Bart DeWever ?
Ou à ce que disent la moi­tié des Flamands. Il n’est pas néces­saire d’aimer la Belgique, ou de ne pas l’aimer, pour com­prendre que ce pays vit non seule­ment une crise poli­tique dou­blée d’une crise sani­taire, mais aus­si une crise de sys­tème. Il n’y a plus de res­sem­blances cultu­relles, plus de res­sem­blances poli­tiques, entre néer­lan­do­phones et fran­co­phones. C’est une crise struc­tu­relle, une crise sys­té­mique… Dans ce pays, les citoyens du Sud doivent bien com­prendre que les citoyens du Nord n’arrêtent pas de deman­der, depuis plus de trois décen­nies, une ges­tion plus à droite et plus fla­mande. Rappelez-vous, la figure poli­tique domi­nante des années 1990, c’était le social-chré­tien Jean-Luc Dehaene. À la fin des années 1990, Guy Verhofstadt est arri­vé au pou­voir, por­té par la pro­messe de mener une poli­tique plus à droite et plus fla­mande que Dehaene. De façon déses­pé­rante, Verhofstadt a été récu­pé­ré par le sys­tème belge. L’électeur fla­mand a alors impri­mé une pous­sée conser­va­trice. Yves Leterme est deve­nu le nou­veau lea­der : plus à droite et plus fla­mand que Verhofstadt. Leterme a été sabo­té par le sys­tème belge. S’en est sui­vie une pous­sée élec­to­rale encore plus conser­va­trice. Ce fut la vic­toire de la N‑VA, avec Bart De Wever comme nou­velle star : plus à droite et plus fla­mand que Leterme. Mais, à nou­veau, le sys­tème belge a blo­qué De Wever. Si bien que, main­te­nant, il n’y a plus per­sonne au som­met de l’État pour repré­sen­ter les Flamands. On arrive à la fin de la par­tie. La négo­cia­tion finale.

— Cette der­nière phase doit-elle mener selon vous à l’indépendance de la Flandre ?
Oui, ce sera ça. Par trois fois, l’électeur fla­mand a don­né un signal très clair qu’il vou­lait une direc­tion plus à droite et plus fla­mande : Verhofstadt, Leterme, De Wever. Par trois fois, l’électeur fla­mand a été com­plè­te­ment nié.

— Vous venez vous-même d’une famille de mili­tants natio­na­listes ?
Non. J’ai trou­vé ma propre voie en gran­dis­sant à Anvers, dans un quar­tier et une école mul­ti­cul­tu­rels. J’ai vu que la mul­ti­cul­tu­ra­li­té avait des effets posi­tifs, mais aus­si beau­coup d’effets néga­tifs. Les pro­fes­seurs nous disaient que, dans une socié­té mul­ti­cul­tu­relle, cha­cun pou­vait conser­ver sa propre culture, mais que si on était de culture fla­mande, d’identité fla­mande, cela méri­tait aus­si d’être valo­ri­sé. J’ai alors com­men­cé à me défi­nir en tant que Flamand qui a des pro­blèmes avec la socié­té mul­ti­cul­tu­relle. Ma mère était fleu­riste, mon père poli­cier. On ne par­lait jamais de poli­tique à la mai­son. Ce n’est qu’à 15 ans que je me suis moi-même enga­gé. Savez-vous quelle était la fonc­tion de mon père ? Commissaire à la Brigade de sur­veillance et de recherche (BSR) de la gen­dar­me­rie. Il devait sur­veiller l’extrême droite et l’extrême gauche. Les pre­miers dos­siers de la police fédé­rale à mon sujet ont été rédi­gés par mon propre père. J’ai moi-même pu voir des fiches où était consi­gnée ma par­ti­ci­pa­tion à cer­taines actions…

« La N‑VA, le Vlaams Belang, et aupa­ra­vant la Volksunie, c’est comme une grande famille qui s’est frag­men­tée »

— Dans quelle mesure vous rat­ta­chez-vous au natio­na­lisme fla­mand, canal his­to­rique ?
Ce que je peux vous dire, c’est qu’il y a une dif­fé­rence fon­da­men­tale entre le Vlaams Blok et la N‑VA : nous, nous ne sommes pas des cen­ten­na­tio­na­lis­ten, des natio­na­listes pour l’argent. Pour nous, deux prin­cipes priment. Un : le peuple fla­mand, c’est une réa­li­té évi­dente, et il a droit à son État. Quand bien même nous serions moins riches que la Wallonie, ça ne chan­ge­rait en rien ma convic­tion : chaque peuple a droit à son propre État, sa propre nation. Bien sûr, c’est un avan­tage appré­ciable, amu­sant même, une sorte de bonus, de pou­voir tra­duire cette reven­di­ca­tion en termes éco­no­miques. Il y a beau­coup d’argent qui va chaque année de la poche des Flamands vers la Wallonie. Quand on dit ça, c’est tout de suite plus facile de vendre l’idée de dépos­ses­sion iden­ti­taire. Cependant, ce n’est qu’un élé­ment secon­daire dans le pro­jet du Vlaams Belang, ce n’est pas l’élément cen­tral.

— Cet élé­ment que vous dites secon­daire, on le retrouve mas­si­ve­ment dans la pro­pa­gande du Vlaams Belang. On ne compte plus les vidéos qui dénigrent les Wallons comme vivant aux cro­chets des Flamands. La sécu­ri­té sociale belge est pour­tant orga­ni­sée sur une base inter­per­son­nelle et non inter­ré­gio­nale. Ce sys­tème de soli­da­ri­té met en rela­tion des riches et des pauvres, des jeunes et des vieux, des malades et des bien-por­tants, peu importe qu’ils soient fran­co­phones ou néer­lan­do­phones.
Vous ne pour­rez jamais nier que les mesures sociales conte­nues dans le pro­gramme du Vlaams Belang seraient bien plus faciles à réa­li­ser, et à finan­cer, si la Flandre était indé­pen­dante. La Flandre a tou­jours rem­pli ses obli­ga­tions bud­gé­taires, mais la Wallonie et Bruxelles, non. Pourtant, la dette de l’État belge est sup­por­tée par tout le monde — Flamands, Wallons et Bruxellois. C’est un peu comme si nous étions un couple, et que vous alliez faire des achats avec ma carte de cré­dit en dépen­sant plus que ce que vous gagnez. La pre­mière fois, je dis : allez, c’est bon. La deuxième fois, ça passe encore. Mais chaque année ! Les fran­co­phones font des dépenses sys­té­ma­ti­que­ment supé­rieures à leurs ren­trées, et nous, nous sommes juste bons à épon­ger les fac­tures. Aucune rela­tion ne tient à ce régime-là. Mais ce dis­cours éco­no­mique, bien que j’y adhère, c’est sur­tout le dis­cours de la N‑VA. Je ne veux pas trop entrer dans ce registre-là. Ce n’est pas mon drive.

— Plusieurs voix néer­lan­do­phones mettent en garde : si la Flandre riche rompt avec la Wallonie pauvre, seront-ce demain les quar­tiers déshé­ri­tés d’Anvers, ou le Limbourg moins aisé, qui seront aban­don­nés ?
C’est bien pour cette rai­son que moi, je ne rentre pas trop dans les argu­ments éco­no­miques. L’argument fon­da­men­tal en faveur de l’indépendance, c’est qu’il existe un peuple fla­mand, dif­fé­rent du peuple wal­lon. Les libé­raux ne croient que dans les indi­vi­dus. Les socia­listes ne croient que dans les tra­vailleurs et les capi­ta­listes. Les natio­na­listes comme moi croient dans l’existence des peuples. Ce sont des pré­sup­po­sés idéo­lo­giques, des ques­tions de croyance. Je crois qu’un État est pour un peuple ce qu’une mai­son est pour un couple. Mais si le couple est en désac­cord sur l’immigration, sur l’économie, et qu’en plus les par­te­naires ne sou­haitent pas vrai­ment vivre ensemble, alors l’union est inte­nable.

— L’été 2019 a été mar­qué par un fait poli­tique inédit. Pour la pre­mière fois, votre par­ti a été asso­cié à des négo­cia­tions en vue de la for­ma­tion du gou­ver­ne­ment fla­mand. Étaient-ce de vraies négo­cia­tions ?
Oui, abso­lu­ment.

— On peut aus­si pen­ser qu’il s’agissait d’un show, d’une manœuvre de Bart DeWever, qui n’avait au fond qu’une envie : voir ces négo­cia­tions capo­ter, et prou­ver de la sorte que le Vlaams Belang est un par­ti inca­pable du moindre com­pro­mis.
Je crois que Bart De Wever était cor­rect. Parfois, on me demande : la N‑VA n’était-elle pas divi­sée ? Oui, en effet, il y avait clai­re­ment deux camps à l’intérieur de la N‑VA. Le pre­mier camp vou­lait qu’on tra­vaille ensemble. Le deuxième camp vou­lait aus­si qu’on tra­vaille ensemble. Les moti­va­tions étaient en revanche dif­fé­rentes. Le camp A vou­lait un accord avec le Vlaams Belang pour rendre enfin pos­sible une ges­tion de droite pro-fla­mande, sans les par­tis tra­di­tion­nels. Le camp B vou­lait nous mouiller pour nous faire échouer, prou­ver que le Vlaams Belang est un par­ti d’incompétents, et se débar­ras­ser de nous pour tou­jours. Mais il n’y avait aucune frange de la N‑VA qui refu­sait de gou­ver­ner avec nous.

— Comment pou­vez-vous en être sûr ?
La confiance. N’oubliez jamais que les mili­tants de base, et par­fois même les conseillers, les col­la­bo­ra­teurs des deux par­tis, se connaissent très bien. La N‑VA, le Vlaams Belang, et aupa­ra­vant la Volksunie, c’est comme une grande famille qui s’est frag­men­tée. Même éloi­gnés, les membres de la famille se connaissent, ils conti­nuent de se voir. Et puis, cer­taines per­sonnes qui étaient avec moi aux études tra­vaillent main­te­nant dans des cabi­nets N‑VA. Mais plus on monte dans la hié­rar­chie des deux par­tis, moins il y a de contacts.

— Qui étaient, d’après vous, les lea­ders de la N‑VA qui appar­te­naient au camp A et au camp B ?
Ce n’est pas à moi à faire des décla­ra­tions sur l’interne de la N‑VA. Ce que je peux dire, c’est que la N‑VA veut se rendre incon­tour­nable. Et pour se rendre incon­tour­nable, elle doit arri­ver au stade où ses voix, cumu­lées aux nôtres, tota­li­se­ront 50 % de l’électorat fla­mand. La N‑VA aura alors toutes les options ouvertes. Elle aura le choix : soit une majo­ri­té de droite natio­na­liste avec nous, soit une autre majo­ri­té avec les par­tis tra­di­tion­nels. Theo Francken, du reste, l’a expri­mé lui-même, mais je ne suis pas sûr que tout le monde ait bien écou­té ses décla­ra­tions : « À par­tir du moment où nous aurons ensemble plus de 50 % des voix, alors la N‑VA aura toutes les cartes en main. » Il l’a dit tex­to.

— Pourquoi, en fin de compte, les négo­cia­tions avec la N‑VA ont-elles échoué ?
À deux, nous n’avions pas la majo­ri­té, et il n’y avait pas de troi­sième par­ti prêt à mon­ter à bord. Dommage. C’est pour­quoi nous devons pro­gres­ser encore en 2024, et deve­nir le plus grand par­ti de Flandre, devant la N‑VA. Comme ça, il n’y aura plus besoin de troi­sième par­ti. En mai 2019, les deux par­tis natio­na­listes ont obte­nu ensemble 44 % des voix, et 47 % des sièges au par­le­ment fla­mand. Encore un der­nier effort !

— Si un jour vous devez accé­der au pou­voir, ce sera for­cé­ment avec la N‑VA ?
D’après une étude de l’université de Gand dévoi­lée en sep­tembre 2016, plus de la moi­tié des affi­liés de l’Open VLD feraient volon­tiers sau­ter le cor­don sani­taire. Cette pro­por­tion attein­drait presque 50 % au CD&V. Mais il en va autre­ment au som­met de ces par­tis. Quand je dis­cute avec des conseillers com­mu­naux, des bourg­mestres libé­raux ou chré­tiens-démo­crates, ils per­çoivent le cor­don sani­taire comme quelque chose d’imposé d’en haut, sans qu’ils en voient le sens. D’ailleurs, après les élec­tions com­mu­nales de 2018, les deux com­munes — et je ne les cite­rai pas — où nous avons négo­cié le plus long­temps en vue de for­mer une majo­ri­té, c’était avec des bourg­mestres CD&V, pas N‑VA.

— Le 9 novembre 2004, la Cour de cas­sa­tion a condam­né pour racisme et xéno­pho­bie plu­sieurs asso­cia­tions satel­lites du Vlaams Blok. Cette déci­sion fai­sait suite à l’arrêt ren­du en avril 2004 par la cour d’appel de Gand, sanc­tion­nant « l’image hai­neuse des étran­gers » col­por­tée par le par­ti. L’événement a contraint le Vlaams Blok à se dis­soudre pour don­ner nais­sance au Vlaams Belang. Tout en gar­dant le même pré­sident d’honneur : Karel Dillen. Simple chan­ge­ment d’étiquette ?
J’ai été membre du Vlaams Blok pen­dant un an seule­ment, je connais mal ce qui en était l’ADN. Cela dit, les points car­di­naux res­tent les mêmes : indé­pen­dance de la Flandre, ges­tion plus stricte de la migra­tion, tolé­rance zéro pour la cri­mi­na­li­té. Les formes ont pu évo­luer, sur­tout ces der­nières années, mais l’horizon n’a pas chan­gé.

— Dans une inter­view récente au maga­zine « Humo », vous avez décla­ré avoir long­temps été le « Vlaams Belanger pré­sen­table, celui avec qui on peut être vu en public ». « Mon image a heu­reu­se­ment déteint sur l’ensemble du par­ti », ajou­tiez-vous. Sur quelle base pou­vez-vous affir­mer que l’image du Vlaams Belang s’est à ce point nor­ma­li­sée ?
Disons que c’est un pro­ces­sus en marche. Jusqu’il y a peu, quand ils voyaient des repré­sen­tants du Vlaams Belang, de nom­breuses per­sonnes avaient une réac­tion de rejet. J’ai pu faire évo­luer cette situa­tion peu à peu, par le fait que j’ai un style dif­fé­rent. Les gens se sont mis à dire : le Vlaams Belang, ce n’est pas mon truc, mais Tom Van Grieken, je le trouve inté­res­sant. J’ai cou­tume de dire que le Vlaams Belang doit affron­ter trois sortes de cor­dons : le cor­don sani­taire, le cor­don média­tique et le cor­don social. Avant, nous pen­sions que si nous arri­vions à rompre le cor­don sani­taire, nous rece­vrions auto­ma­ti­que­ment plus d’attention média­tique, et grâce à l’attention média­tique accrue, nous subi­rions moins la stig­ma­ti­sa­tion sociale dans les immeubles, les quar­tiers, les entre­prises. Mais que se passe-t-il main­te­nant ? En inten­si­fiant notre pré­sence sur les réseaux sociaux en 2018 et 2019, nous avons réus­si à bri­ser le cor­don social. Le Vlaams Belang arri­vait direc­te­ment sur votre télé­phone. Votre voi­sin, votre patron, votre oncle se sont mis à par­ta­ger des publi­ca­tions du Vlaams Belang. Les gens ont reçu sur Facebook des mes­sages avec les­quels ils étaient d’accord, et ce n’est que dans un second temps qu’ils se ren­daient compte que ces mes­sages venaient du Vlaams Belang. Grâce aux réseaux sociaux, le cor­don social a donc presque dis­pa­ru. Un demi-mil­lion de per­sonnes osent à pré­sent dire au monde exté­rieur « je suis Vlaams Belanger ». C’est énorme. Et si on a bri­sé le cor­don social, on va for­cé­ment bri­ser le cor­don média­tique. Si les gens n’arrêtent pas de par­ler de ce que pro­pose le Vlaams Belang, alors les médias devront bien suivre. L’étape sui­vante, en 2024, ce sera de cas­ser le cor­don sani­taire.

— Comment expli­quez-vous la fai­blesse de l’extrême droite en Belgique fran­co­phone ?
C’est incom­pré­hen­sible. Des son­dages indiquent que Marine Le Pen pour­rait ral­lier jusqu’à 30 % des Wallons, mais aucun par­ti ne par­vient à dépas­ser les 10 %. Comment l’expliquer ? J’ai ma petite idée. Le cor­don social en Wallonie est encore bien plus dur qu’en Flandre. On peut exclure des gens du syn­di­cat, virer des fonc­tion­naires de leur emploi s’ils mani­festent des sym­pa­thies jugées trop à droite. C’est le plus grand pro­blème. La Wallonie est la der­nière répu­blique popu­laire d’Europe : on s’y adonne à la déla­tion, à l’exclusion sociale sur ordre de l’appareil d’État, comme dans l’ex-RDA. Avec, en plus, une télé­vi­sion publique qui écarte toute parole diver­gente. Si Vladimir Poutine fai­sait pareil, Amnesty International publie­rait un rap­port.

— Souscrivez-vous aux excuses de Bart De Wever qui, le 7 mai 2015, devant des repré­sen­tants de la com­mu­nau­té juive d’Anvers, a qua­li­fié de « faute ter­rible » la col­la­bo­ra­tion du natio­na­lisme fla­mand avec les nazis ?
C’est trop facile de dire ça. Trop facile de par­ler en 2015 de quelque chose qui s’est pas­sé sep­tante-cinq ans plus tôt. La col­la­bo­ra­tion n’a pas fait du bien au Mouvement fla­mand, abso­lu­ment pas. Mais la répres­sion n’a pas non plus fait du bien à la Belgique.

— Mettez-vous sur le même plan la col­la­bo­ra­tion avec le nazisme et la répres­sion des col­la­bo­ra­teurs à la Libération ?
Les deux sont des pages noires de notre his­toire. L’histoire est l’histoire et on ne pour­ra de toute façon rien chan­ger au pas­sé. Je suis né dans les années 1980 ; il n’y a pas un seul col­la­bo­ra­teur dans ma famille.

— Filip Dewinter, l’un des lea­ders du Vlaams Blok depuis les années 1980, connu pour ses outrances, par­ti­san de la ligne la plus dure sur les ques­tions migra­toires, vous a d’abord consi­dé­ré comme son fils spi­ri­tuel. Par la suite, quand vous avez pris la pré­si­dence du par­ti, il vous a dure­ment com­bat­tu : il esti­mait que vous édul­co­riez à l’excès l’image du Vlaams Belang. Dans quelle mesure êtes-vous son héri­ter ?
Il n’y a pas de dif­fé­rence idéo­lo­gique entre lui et moi. Sur le plan du conte­nu, nous sommes un bloc homo­gène.

— Referiez-vous la cam­pagne de 1991, avec ces affiches mon­trant une paire de gants de boxe accom­pa­gnée du slo­gan « Par auto­dé­fense » ?
Pour être sin­cère, je trouve que cette cam­pagne fut l’une des meilleures jamais conçues par notre par­ti. Mais les for­mules à suc­cès du pas­sé ne sont plus les for­mules à suc­cès de nos jours.

— Malines a long­temps été la ville fla­mande où le Vlaams Blok était le mieux implan­té : 31,2 % des voix aux élec­tions de 2004. Il ne reste à pré­sent presque rien de cette hégé­mo­nie pas­sée. Avec 13 % en mai 2019, vous n’êtes plus que le qua­trième par­ti à Malines, der­rière la N‑VA, l’Open VLD et Groen. Le libé­ral Bart Somers, bourg­mestre de la ville depuis 2001, a‑t-il trou­vé la for­mule pour vous faire perdre ?

Savez-vous ce qu’il a fait ? Il a mas­si­ve­ment atti­ré les jeunes couples blancs édu­qués à double reve­nu. Il a blan­chi la ville, lit­té­ra­le­ment. Le centre his­to­rique de Malines est deve­nu impayable, aus­si bien pour les immi­grés que pour les tra­vailleurs fla­mands. Les seuls qui peuvent encore y habi­ter, ce sont les bobos qui gagnent confor­ta­ble­ment leur vie et qui sont fiers de leurs idées libé­rales de gauche. L’autre for­mule de Somers, c’est qu’il a com­bat­tu d’une manière impi­toyable la cri­mi­na­li­té. Et quand je dis impi­toyable, c’est impi­toyable ! Je ne connais pas un seul diri­geant poli­tique fla­mand qui a aus­si dure­ment mobi­li­sé la police que lui. Tolérance zéro, poli­tique d’urbanisme et de loge­ment favo­rable aux Blancs des classes aisées, je ne sais pas si c’est le cock­tail dont rêve la gauche. Ce qui est vrai, par contre, c’est que Bart Somers est aujourd’hui, idéo­lo­gi­que­ment, mon plus grand adver­saire en Flandre. Parce que je ne crois plus dans le cli­vage gauche-droite, ou conser­va­teurs-pro­gres­sistes. La cou­pure, désor­mais, elle sépare les glo­ba­listes et les natio­na­listes. Le vrai com­bat est là ! Le camp des glo­ba­listes, c’est l’alliance du bak­fiets vert et de la Tesla bleue, exac­te­ment comme à Malines, où Somers s’est pré­sen­té aux élec­tions com­mu­nales en car­tel avec Groen. Et en face, il y a un groupe de gens très impor­tants : ce sont les vic­times de la mon­dia­li­sa­tion. —