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Lettre ouverte à Bart De Wever : « Je connais les gens de votre espèce »

Par
Traduction
dimanche 1 septembre, 2019

Jelle Vermeersch, photographe originaire de Dixmude, est l’un des piliers de Wilfried. L’image est son domaine d’expression. Quand il écrit, rarement, c’est que monte en lui un besoin irrépressible de faire jaillir les mots. Quelques jours avant les élections de mai 2014, il publiait dans De Morgen une lettre ouverte à Bart De Wever. Cinq ans plus tard, les motifs de la missive sont plus aigus encore. Il nous a paru opportun de la traduire en français.

Cher B.,

Pour com­men­cer, je vou­drais vous dire que je vais mieux. Voilà des années que je vous observe à dis­tance en secouant la tête, que je m’emporte contre vous, mais depuis peu, c’est fini. À pré­sent, j’ai com­pris : vous n’y pou­vez rien. C’est plus fort que vous. Mais je tiens à vous aider.

Ne crai­gnez rien, je suis l’un des vôtres. Vous ne trou­ve­rez pas plus fla­mand que moi. Je suis issu d’une famille qui a su faire des « sacri­fices ». Maurice, mon arrière-grand-père, était secré­taire com­mu­nal et membre du VNV (1) lorsque, en 1940, l’État belge l’a envoyé crou­pir des années der­rière les bar­reaux. Quand pépé Vanoutryve est fina­le­ment ren­tré au vil­lage, il s’estimait heu­reux d’être encore en vie. Si le sort de Joris van Severen (2) lui a été épar­gné, il n’a jamais tout à fait remon­té la pente. Quand on a balan­cé ses meubles dans la rue, il a encais­sé.

Mon grand-père, pépé André, Dries pour les intimes — il est tou­jours de ce monde — était un autre fla­min­gant farouche. Passionné, intel­li­gent, un idéa­liste dans l’âme. Il était âgé de 16 ans en 1940. Il a rejoint le Vlaamse Jongerenkorps (3) avant de s’élever au rang d’officier de la Wehrmacht. Dur, mais juste, disaient de lui ses hommes grou­pés autour du PaK (4). Il a vécu avec les Allemands la retraite vers le Rhin. Au fond, il a ser­vi de chair à canon (même si je n’ose uti­li­ser cette expres­sion devant lui), tout ça pour la cause fla­mande. Il a fui en Autriche après la capi­tu­la­tion, y a été arrê­té, a pas­sé un an en pri­son à Paris et a failli finir pen­du.

Depuis, mon pépé est par­fois amer, il a l’impression d’avoir été tra­hi par les Allemands, mais il est res­té un fla­min­gant convain­cu, pas un Vlaams Blokker. Il n’a pas un carac­tère facile, mais je l’aime.

Mon pépé a donc, en quelque sorte, pré­pa­ré le ter­rain, cher B., comme dans votre famille. Aussi ne serez-vous pas éton­né d’apprendre que chez nous, un buste en plâtre de Cyriel Verschaeve (5) côtoyait fra­ter­nel­le­ment une impo­sante sta­tue du Christ sur la biblio­thèque, laquelle ren­fer­mait des œuvres de Reimond Tollenaere (6), mar­tyr dis­pa­ru beau­coup trop tôt, et de Filip De Pillecyn (7), le « prince des lettres néer­lan­daises ».

Ce n’était pas mon genre de lit­té­ra­ture, je pré­fé­rais Paul Snoek et Hugo Claus, tout comme mon père, d’ailleurs. Les autres livres, il les avait héri­tés de ma grand-tante, une proche de Mik Babylon (8). Quant à moi, j’exhibais un lion de Flandre sur la manche gauche de l’uniforme du KSA Torenwacht, le mou­ve­ment de jeu­nesse catho­lique auquel j’étais affi­lié et à 18 ans, j’ai rejoint les rangs des Jeunes Volksunie. J’estimais faire par­tie de l’aile gauche, j’étais un pro­gres­siste ; j’appréciais Lionel Vandenberghe (9), je trou­vais moins convain­cant votre pre­mier chef conser­va­teur, [Geert] Bourgeois. Quoi qu’il en soit, voi­ci ce que je vou­lais vous dire : je connais les gens de votre espèce. Je suis du même aca­bit.

Combien de fois n’ai-je pas enten­du dire que la langue, c’était « tout le peuple ». Dès mon plus jeune âge, mes grands-parents m’ont répé­té que la fran­ci­sa­tion oppri­mait le peuple fla­mand et que les Wallons n’étaient pas à pro­pre­ment par­ler les gens les plus conci­liants du monde. À l’époque, je com­pre­nais, ces paroles cor­res­pon­daient à une réa­li­té. De fait, au cours des der­nières décen­nies, on a pris des mesures indis­pen­sables au déve­lop­pe­ment d’un État fédé­ral équi­li­bré. La Flandre a obte­nu les com­pé­tences dont elle avait besoin et a pu tou­jours plus impri­mer sa marque sur les poli­tiques d’enseignement, de culture, de finances. De quoi satis­faire tout le monde. Le natio­na­lisme a atteint son but et, avec l’implosion de la Volksunie, il s’est de fac­to lui-même sabor­dé. Mais c’était évi­dem­ment sans vous comp­ter, vous et vos dis­ciples.

Le fond du pro­blème, cher B., c’est qu’avec vous, on sort du natio­na­lisme cultu­rel. Vous vous ser­vez de la cupi­di­té comme d’un lubri­fiant pour for­cer tout un cha­cun à ava­ler votre objec­tif, l’indépendance de la Flandre. Je ne me recon­nais pas dans votre natio­na­lisme du fric. Encore moins dans vos dis­cours de comp­toir sur l’économie de droite. Vous remet­tez en ques­tion tous les méca­nismes de soli­da­ri­té, parce que vous visez le lea­der­ship. Je com­prends votre stra­té­gie, mais ce sera sans moi.

Voyez-vous, si l’on vous écoute, c’est tou­jours la faute des autres. Quand ce ne sont pas les Espagnols, ce sont les Wallons, les chô­meurs ou les gau­chistes en bak­fiets. Vos décla­ra­tions me font pen­ser à un enfant qui joue avec les allu­mettes et met le feu à la forêt, pour s’étonner ensuite de la viva­ci­té des flammes et de l’état de la terre cal­ci­née.

Vous ne me connais­sez pas, B.; moi, je vous connais un peu. Je vous ai vu deve­nir blême quand votre petite der­nière a fait dans sa culotte, j’ai lu le désar­roi dans votre regard quand votre femme s’est retrou­vée coin­cée dans la neige avec la voi­ture, devant votre porte, et que je lui ai don­né un coup de main. Je vous ai vu rou­ler des yeux, ce same­di matin sur les docks d’Anvers, alors qu’elle ne trou­vait pas d’endroit pour petit-déjeu­ner avec les enfants. Des réac­tions tout ce qu’il y a de plus humaines, et même si vous faites par­fois preuve de mal­adresse, vous les aimez. Je le sais.

En toute sin­cé­ri­té, je vous sou­haite le meilleur. J’en dis­cu­tais hier avec un méde­cin. Nous par­lions de vous. Il m’assurait qu’en conti­nuant ain­si, vous ne feriez pas de vieux os. Vous-même, vous m’avez dit à plu­sieurs reprises que votre rythme de vie fini­rait par vous tuer. Que vous évo­luiez dans une mai­son de fous.

C’est pour­quoi je vous sug­gère, cher B., de lever le pied, de ces­ser de mon­ter les gens les uns contre les autres. Laissez votre « natio­na­lisme du bif­teck » der­rière vous. Créez du lien, ras­sem­blez les gens. Passez du temps avec vos enfants, avec votre femme. Faites-le. Et soyez enfin heu­reux.

Votre bien dévoué,
Jelle Vermeersch
Un pho­to­graphe qui vous a ren­du visite quelques fois

P.S. : Ma grand-mère vote­ra à coup sûr pour vous et Geert [Bourgeois], ce dimanche. Quant à mon grand-père, depuis ses 21 ans, il refuse de se lais­ser mani­pu­ler par les poli­tiques.

(1) Vlaams Nationaal Verbond. Parti natio­na­liste fon­dé en 1933 par Staf Declercq. Collaborationniste durant la guerre.
(2) Dirigeant natio­na­liste fla­mand, fon­da­teur du mou­ve­ment fas­ciste Verdinaso. Arrêté le 10 mai 1940 par les auto­ri­tés belges, il sera exé­cu­té de façon som­maire le 20 mai par des mili­taires fran­çais.
(3) Brigade de volon­taires fla­mands enrô­lés dans l’armée alle­mande.
(4) Panzerabwehr- Kanone, canon anti­char. (5) Prêtre natio­na­liste fla­mand, par­ti­san de la col­la­bo­ra­tion. Condamné à mort à la Libération, il fini­ra ses jours en Autriche.
(6) Chef de la pro­pa­gande du VNV. Mort sur le front de l’Est en 1942.
(7) Auteur d’une impor­tante œuvre lit­té­raire. Membre du VNV, il a été condam­né pour col­la­bo­ra­tion à la Libération.
(8) Député de la Volksunie de 1965 à 1977.
(9) Ancien pré­sident du Pèlerinage de l’Yser. Sénateur du par­ti Spirit (natio­na­liste de gauche) de 2003 à 2007.