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Le petit trot d’Herman et Alexander De Croo

dimanche 1 juillet, 2018

Oubliez le poulet rôti. Dans la famille De Croo, le dimanche, on ne ronge pas sa cuisse, on lui enfile un pantalon côtelé et on enfourche son destrier. Sous la bombe, loin des tirs en rafales de l’hémicycle, on met ses idées au clair. En 2010, la promenade équestre se serait d’ailleurs achevée sur cette décision irrévocable d’Alexander, le fils : « débrancher la prise » du gouvernement Leterme II pour en finir avec le dossier BHV. Sept générations que perdure le rituel.

Il faut le voir piaf­fer d’impatience en haut de l’escalier en pierre de la cour fami­liale, la tête enfon­cée dans sa bombe, tan­dis que son ministre de fils har­nache les canas­sons à la hâte. Trois bons coups de brosse, selle, sangle et bri­don, le hongre du pater­nel est fin prêt. Avec sa jument, plus jeune, plus déli­cate, Alexander réitère l’exercice. Toujours à la vitesse grand V. Il faut dire qu’ils n’ont qu’une heure devant eux. Et encore. Si l’urgence de leurs agen­das poli­tiques res­pec­tifs ne les rat­trape pas.

Dans leur quar­tier géné­ral de Brakel, le rituel est immuable. Au sein de la famille De Croo, cela fait plus de deux cents ans que cela dure. À l’instar de leur inté­rêt par­ta­gé pour la chose publique. Certains y ont même lais­sé la vie. « En quatre géné­ra­tions, il n’y a que mon père qui est mort dans son lit , place Herman. Et moi… Enfin bref, dans la famille, un sur trois meurt à che­val. »

Dans la région, à Michelbeke, là où il offi­ciait jadis comme bourg­mestre, le grand-père De Croo était en effet connu pour être un cava­lier confir­mé. Formé à la dis­ci­pline dans la cava­le­rie de l’armée belge, l’homme n’avait pas hési­té, un jour de mar­ché, à renon­cer à l’achat d’une dizaine de vaches pour se payer un bel éta­lon blanc. « De Croo en zijn witt ! » lan­çaient ain­si ses admi­nis­trés lorsqu’il venait à leur ren­contre sur le dos de son ani­mal. La légende urbaine va jusqu’à racon­ter que le maïeur de ces lieux était par­ve­nu à faire entrer et accep­ter son des­trier – un che­val de labour croi­sé avec un che­val de galop – dans les cafés du coin, his­toire de boire des pintes avec le peuple sans devoir mettre pied à terre. Les mau­vaises langues iro­ni­saient ain­si volon­tiers en répan­dant que « si leur bourg­mestre était deve­nu vieux, c’est parce que son che­val ne buvait pas ».

À deux pas de l’escalier, la bête est avan­cée pour le pater fami­lias. Herman-de-vader, quatre-vingts piges tout de même, se hisse de quelques marches avant d’enfourcher sa mon­ture. « Mon fils est meilleur cava­lier que moi, assure-t-il. Le sport dans lequel j’ai jamais été le plus habile, c’était sans conteste le patin à rou­lettes. Oui, hon­nê­te­ment, je crois que j’étais très fort en patins à rou­lettes. » Fou rire géné­ral. Moulé dans son pan­ta­lon d’équitation, Alexander-de-zoon ras­sure sa jument – un chouia per­tur­bée par les cli­que­tis de l’appareil pho­to – avant de lui grim­per sur le dos. Les ver­gers fami­liaux et leurs allées sont à por­tée de vue, une piste natu­relle rêvée pour dégour­dir les jambes des che­vaux avant de par­tir pour la grande vadrouille.

Ceci n’est pas une gra­vure clas­sique du XVIIIe siècle.

Herman et Alexander De Croo font par­tie de cette race de cava­liers, deve­nue presque rare en Belgique, qui « font du che­val » pour le plai­sir de l’animal, pour le plai­sir de la nature, pour le plai­sir de sen­tir la terre sous le sabot de leur canas­son le temps d’une balade. Pour ce faire, point besoin d’un crack jum­per mul­ti­mé­daillé (à moins qu’il ne soit en fin de car­rière !), un bon che­val de trot ou de galop robuste et bien dans sa tête fera lar­ge­ment l’affaire, si pos­sible tout-ter­rain, éle­vé chez le fer­mier du vil­lage. « C’est exac­te­ment comme cela que nous aimons le pra­ti­quer, pas autre­ment », cadre Alexander, bien­tôt en botte à botte avec le che­val de son pater­nel.

À l’horizon, des vaches, beau­coup de vaches, un clo­cher, des toi­tures rou­geâtres et quelques cyclo­tou­ristes de sor­tie pour arpen­ter les ruelles bor­dées de peu­pliers de ces Ardennes fla­mandes si chères au Tour des Flandres, où se contor­sionne quelque part le tra­cé en pavés du célèbre mur de Grammont. Ainsi peut-on dépeindre le cadre de la sor­tie heb­do­ma­daire des De Croo, père et fils. De mul­tiples rumeurs cir­culent à son sujet. Depuis quelques années, cer­tains racontent à qui veut l’entendre que c’est lors de l’une de ces folles che­vau­chées à tra­vers la cam­pagne fla­mande en com­pa­gnie de son pater­nel qu’Alexander, alors jeune pré­sident du par­ti libé­ral fla­mand Open VLD, aurait pris la déci­sion – irré­vo­cable – de « débran­cher la prise » du gou­ver­ne­ment Leterme II en 2010. S’ils ne s’en sou­viennent plus très pré­ci­sé­ment, les deux cava­liers ne démentent pas que l’idée d’une fin de non-retour a ger­mé sur la selle du fils. « Des mois à l’avance, j’avais pour­tant pré­ve­nu les pré­si­dents de par­ti de l’époque, que je connais­sais tous très bien, se remé­more Herman. Je leur avais dit : “Vous ne connais­sez pas mon fils. S’il vous dit qu’il par­ti­ra si vous ne trou­vez pas un accord sur Bruxelles-Hal-Vilvorde pour Pâques, il risque de le faire.” Ce à quoi deux d’entre eux – et je ne cite­rai pas leurs noms – m’avaient répon­du : “Qu’est-ce que ton gamin de merde vient faire ici !” »

Le fis­ton avait juré ses grands dieux qu’il tien­drait parole. Comprenez : hors de ques­tion pour lui d’a­va­ler sa cra­vate alors qu’il expé­ri­men­tait à peine son pre­mier man­dat en poli­tique. Le 22 avril 2010, il passe à l’acte et fait voler en éclats le gou­ver­ne­ment d’Yves Leterme, pro­vo­quant des élec­tions légis­la­tives anti­ci­pées. La scis­sion de l’arrondissement élec­to­ral de « BHV », trois lettres qui empoi­son­naient le monde poli­tique belge depuis un demi-siècle, est adop­tée à la Chambre à l’été 2012. Ce vote, his­to­rique, met fin, dans la dou­leur, à un vieux conflit entre Flamands et fran­co­phones. La scis­sion de BHV fai­sait en effet par­tie des vieilles reven­di­ca­tions fla­mandes.

La géné­ra­tion « vieux schnocks ». C’est gros­so modo ce que pense Alexandre De Croo des années BHV.

Depuis la fixa­tion de la fron­tière lin­guis­tique en 1962, plu­sieurs ten­ta­tives de scis­sion avaient échoué, même après qu’un accord eut été trou­vé comme lors du pacte d’Egmont en 1977 ou en 2005 sous Guy Verhofstadt. « Ils n’ont pas pris Alexander au sérieux. C’est dom­mage », se tord le père.

La géné­ra­tion « vieux schnocks ». S’il ne le dit pas tex­to, c’est gros­so modo ce que pense Alexander-le-ministre et vice-Premier de l’actuel gou­ver­ne­ment Michel, lorsqu’il s’agit de reve­nir sur les années loin­taines de cet épi­sode com­mu­nau­taire, presque effa­cé des mémoires étran­gères au sérail poli­tique. « BHV a été scin­dé. Cela fai­sait qua­rante-cinq ans que cela durait. On n’en parle plus. J’ai donc trou­vé une solu­tion au pro­blème. C’est cela faire de la poli­tique non ? » se targue celui à qui il a sou­vent été repro­ché de faire de la poli­tique comme du busi­ness. « Il faut se remettre dans le contexte de l’époque : c’était constam­ment des dis­cus­sions ins­ti­tu­tion­nelles qui blo­quaient tout le reste. Au début, on me répé­tait qu’il n’y aurait jamais de solu­tion pour BHV avec le MR, que le FDF (aujourd’hui Défi) d’Olivier Maingain ne le lâche­rait pas. Clairement, ils se sont trom­pés. »

Aujourd’hui encore, nom­breux sont ceux qui, au sein de sa for­ma­tion poli­tique, n’ont tou­jours pas digé­ré le « coup » de 2010. Il faut dire que le par­ti l’a payé cher. « Le fils De Croo qui plaide aujourd’hui en faveur d’une refé­dé­ra­li­sa­tion de cer­taines com­pé­tences dans notre pays ? Après ce qu’il nous a fait en 2010, per­met­tez-moi d’en rire », confiait il y a peu le ministre bruxel­lois du Budget Guy Vanhengel, dans les colonnes de La Libre, lui qui fai­sait par­tie du gou­ver­ne­ment Leterme II au moment de sa chute. Résolument convain­cu, Alexander sou­tient mor­di­cus que, sur la néces­si­té de réfé­dé­ra­li­ser la Belgique, l’avenir lui don­ne­ra rai­son. « Tout le monde gueule aujourd’hui parce qu’il n’y a pas de poli­tique de mobi­li­té dans notre pays, parce que nous ne sommes pas capables de nous coor­don­ner cor­rec­te­ment lors de mis­sions à l’étranger. Moi, ce que je constate à l’heure actuelle, c’est que beau­coup de col­lègues poli­tiques dans mon par­ti, mais aus­si chez Groen, Ecolo et même au CD&V, me disent que j’ai rai­son. Certes, ils ne le disent pas publi­que­ment pour le moment, mais j’observe que la réflexion n’est plus un tabou. »

À ses yeux, ce qu’il prône aujourd’hui n’a stric­te­ment rien à voir avec un éven­tuel retour à la Belgique de (son) papa. « Je veux que cela fonc­tionne, que le sys­tème belge soit plus per­for­mant, plus agile. Punkt, mar­tèle-t-il. Je n’ai pas pous­sé à la scis­sion de BHV sous pré­texte que j’aurais été un fou furieux fla­mand. J’ai réso­lu ce dos­sier car je pense que cer­taines déci­sions prises par le pas­sé s’avèrent clai­re­ment mau­vaises aujourd’hui. Et je ne vois pas pour­quoi on devrait accep­ter cette fata­li­té. »

Vieux schnocks, nous y voi­là. « Au fait, le nom de votre maga­zine, Wilfried… » Quoi, Wilfried ? « Bon voi­là, cela se dis­cute selon moi. » Allez‑y. « Je com­prends que le nom du maga­zine ait quelque chose d’emblématique en poli­tique belge. Mais tout de même. Faut-il en être fier ? Entre 1980 et 1990, com­bien de gou­ver­ne­ments avons-nous eus ? Neuf ! C’est une époque où les exé­cu­tifs tenaient à peine six mois. Et on négo­ciait jusqu’au bout de la nuit à grands coups de whis­ky et de bouf­fées de cigare. La belle affaire ! Ce que j’observe en tant que vice Premier, c’est que les poli­tiques de l’époque nous ont construit l’usine à gaz dans laquelle on est aujourd’hui. C’est cette géné­ra­tion poli­tique, celle qui nous a construit une dette d’Etat de plus de 100 %, qui nous fait la leçon aujourd’hui ! Allez, un peu de sérieux ! »

Au cours de cette fameuse année 2010, sept jours après les élec­tions fédé­rales anti­ci­pées du 13 juin, Alexander- le-rebelle est embar­qué d’urgence à l’hôpital à la suite… d’une chute à che­val. Bilan de san­té : un coude frac­tu­ré à onze endroits et un pied cas­sé. Dans le monde équestre, on appelle cela « avoir de la chance ». Ainsi, le 14 juin 2010, tan­dis que la Belgique s’enfonce dans la plus longue crise poli­tique – les fameux 541 jours – de l’histoire contem­po­raine euro­péenne, le futur ministre des Pensions du gou­ver­ne­ment « papillon » se retrouve condam­né à la chaise rou­lante pour plu­sieurs semaines. « Au cours de ma car­rière de cava­lier, j’ai connu plu­sieurs chutes de ce genre, se remé­more son pater­nel. J’ai par­fois dû être immo­bi­li­sé. Je me sou­viens avoir conduit plu­sieurs réunions du conseil com­mu­nal dans ma chambre, mes éche­vins assis autour du lit. »

« On ne fait pas le singe avec les animaux »

L’Ommegang de Brakel est une véri­table tra­di­tion dans la région. Tous les cava­liers du coin – aris­to­crates, hommes d’affaires, employés, ouvriers, pen­sion­nés, etc. – se ras­semblent à l’occasion de cette pro­ces­sion reli­gieuse. « À che­val, nous sommes tous égaux », s’émeut Herman.

C’est lors de la béné­dic­tion des che­vaux que l’accident se pro­duit. Sur la pierre bleue des trot­toirs, à quelques mètres du cime­tière, le che­val glisse, puis tombe. Alexander ne peut rien faire. Si ce n’est accu­ser le coup sous les jambes de l’animal. La réac­tion de tout bon cava­lier : il se remet illi­co en selle, après s’être assu­ré que son com­pa­gnon de route n’était pas abî­mé. « Lorsqu’on est cava­lier, on aime son che­val », confie-t-il.

Ses propres bles­sures l’empêcheront tou­te­fois de ter­mi­ner la pro­ces­sion. « On ne fait pas le singe avec les ani­maux, fus­tige Herman. Ce que je reproche à tous ces par­tis poli­tiques, c’est d’humaniser les bêtes. Quelles gami­ne­ries ! C’est un affront qu’on leur fait. Par res­pect pour elles, on ne peut pas les com­pa­rer aux humains. Non, on ne peut pas leur faire ce coup-là ! »

« BHV a été scin­dé. On n’en parle plus. J’ai donc trou­vé une solu­tion au pro­blème. C’est ça faire de la poli­tique, non ? » – Alexander De Croo

Temps d’arrêt. Le père et le fils savourent leur moment domi­ni­cal. « Seuls à nous deux. » Ou, plus exac­te­ment, « seuls à nous quatre, car nos che­vaux vivent et sentent les choses avec nous », com­plète Alexander. Cela tombe sous le sens, Mijnheer. Il se laisse por­ter : « J’ai gran­di dans une famille de cava­liers de la même façon que j’ai gran­di dans une famille de libé­raux et de libres-pen­seurs. Aurais-je été libé­ral si j’étais né ailleurs ? Ce que j’observe aujourd’hui en voya­geant un peu par­tout dans le monde, c’est que les idées que mes parents m’ont trans­mises se confirment. Je ne vois nulle part dans notre socié­té un modèle qui soit supé­rieur au modèle démo­cra­tique libé­ral qui, par essence, est aus­si social. À ce titre, la coopé­ra­tion au déve­lop­pe­ment, qui fait par­tie de mes com­pé­tences minis­té­rielles, a tota­le­ment chan­gé ma vision des choses. Et est bien dif­fé­rente de celle de Bart De Wever et de son par­ti. »

On se dou­tait que les De Croo n’allaient pas ache­ver leur pro­me­nade sans évo­quer, à un moment ou à un autre, la N‑VA. Ils pour­raient s’éterniser sur le sujet jusqu’à ce que leurs bêtes s’écroulent. Le père se conten­te­ra d’un seul volet : l’immigration. « Le seul pro­blème impor­tant dans notre socié­té », lance Herman. « La poli­tique de Theo Francken ne sert à rien, si ce n’est à faire des voix, décoche-t- il. Mon constat en 2018 : vous avez des déra­ci­nés tri­baux, des pau­més éco­no­miques et des non-for­més pro­lé­taires lar­gués dans des méga­poles de misère. Installer des bar­be­lés aux portes de l’Europe ? Vous arrê­te­rez les 100 000 pre­miers et puis quoi ? Que ferons-nous lorsqu’ils seront trois mil­lions à pré­sen­ter ? Sommes-nous déma­go­gi­que­ment aveugles, bor­del ! »

Il bouillonne. Et reprend : « Aujourd’hui, 70 % des gosses de moins de 5 ans à Anvers ne sont pas Belges. Autrement dit, dans treize ans ou un peu plus, lorsqu’ils auront atteint l’âge de la majo­ri­té élec­to­rale, 70% des élec­teurs d’Anvers ne seront pas Belges. Bye bye Monsieur De Wever ! Dans deux géné­ra­tions, je mets ma main au feu que le bourg­mestre d’Anvers sera turc, maro­cain ou noir. » On note.

Le soleil se couche sur Brakel. Les deux hommes saluent encore ici et là quelques admi­nis­trés avant de ren­trer au ber­cail. « L’arrière-grand-père du type qui me dit bon­jour a vu jadis mon arrière-grand-père à che­val », s’émeut Herman. À quelques mètres de la cour fami­liale, non loin de l’escalier en pierre, les che­vaux allongent ins­tinc­ti­ve­ment la fou­lée. Le vice-Premier et son pater­nel mettent pied à terre, puis dis­pa­raissent bien­tôt dans la pénombre. Plus que sept fois dor­mir avant de rechaus­ser leurs étriers. —