Edito : la société de compétition

dimanche 1 juillet, 2018

Parfois, les ondu­la­tions du corps et les diva­ga­tions de l’esprit se rejoignent en un même mou­ve­ment. Parfois, la per­for­mance et la rêve­rie pro­cèdent d’un même res­sort, presque un ins­tinct : s’évader. Ce sont des après-midis de blo­cus sac­ca­gées par le fris­son d’une balle de match noir-jaune-rouge, Dewulf-Kuerten, Clijsters-Capriati ou Goffin- Monfils. C’est le goût d’une glace fraise-pis­tache à jamais asso­ciée aux huit secondes qui ont man­qué à Laurent Fignon pour rem­por­ter le Tour de France 1989. Ce sont les pre­miers mou­ve­ments de crawl dans une eau trop froide, avec la mous­tache de Mark Spitz pour totem ima­gi­naire. Ce sont mille urgences qu’on envoie val­ser pour rejoindre les tri­bunes d’un Olympic de Charleroi-FC Liège.

Depuis le dis­co­bole de Myron jusqu’aux courses folles de Kilian Jornet – le Catalan qui a ren­du ten­dance l’ultratrail –, le geste spor­tif a sou­vent conci­lié l’intime et le spec­ta­cu­laire. Maîtrise de soi et domi­na­tion des rivaux. Intériorité subli­mée et adver­si­té vain­cue. Coureur cycliste pro­fes­sion­nel et phi­lo­sophe nietz­schéen, Guillaume Martin dénonce la scis­sion du corps et de l’esprit entre­te­nue par deux mille ans de tra­di­tion occi­den­tale. Il relève par ailleurs que le sport a par­tie liée avec la guerre, avec l’affrontement. Le mot « cham­pion » pro­vient du latin cam­pus, qui désigne notam­ment le champ de bataille.

« Athlète » découle du grec ath­lon, le com­bat. Ces deux réa­li­tés – le mépris du corps, la part guer­rière du sport – sont à l’origine d’innombrables rica­ne­ments adres­sés à celles et ceux qu’anime la pas­sion de cou­rir plus vite, de sau­ter plus loin, de frap­per plus fort. Quand on lui deman­dait le secret de sa lon­gé­vi­té, de ses rai­son­ne­ments si vivaces, Winston Churchill avait pour habi­tude de répondre : No sport ! Comme si on ne pou­vait for­ti­fier son corps sans affai­blir son esprit, et vice ver­sa. Sur son flanc gauche, le sport a aus­si été cri­ti­qué par une mul­ti­tude d’in­tel­lec­tuels qui ont cru bon de recy­cler à son pro­pos l’a­na­lyse mar­xiste sur la reli­gion comme opium du peuple.

À les croire, le sport de com­pé­ti­tion aurait pour effet d’asservir les consciences, de rendre les citoyens dociles et alié­nés. Celui-ci ne serait dès lors que le miroir minia­ture d’un mal plus grave : la socié­té de com­pé­ti­tion, cette méca­nique ogresse qui broie les indi­vi­dus en les met­tant en concur­rence les uns avec les autres, en les som­mant de se mon­trer per­for­mants, sans trêve, à seule fin de maxi­mi­ser les pro­fits.

De nos jours, si le dédain chur­chil­lien tend à s’effacer, la cri­tique néo­marxiste du sport per­dure. À bon escient ? Pour para­phra­ser l’ancien Premier ministre fran­çais Lionel Jospin qui disait « oui à l’économie de mar­ché, non à la socié­té de mar­ché », ne pour­rait-on oser un « oui au sport de com­pé­ti­tion, non à la socié­té de com­pé­ti­tion » ? Pourquoi fau­drait-il répri­mer l’envie de se confron­ter aux autres, de se dépas­ser soi-même, de se mesu­rer aux élé­ments natu­rels ? Au risque de la défaite. Au risque du drame. Résonnent encore les mots de l’écrivain Antoine Blondin, embar­qué sur la cara­vane du Tour de France 1960, décou­vrant le corps inerte du jeune Roger Rivière, vic­time d’une ter­rible chute dans la des­cente du col de Perjuret. « Il gisait, à une ving­taine de mètres, en contre­bas, dis­si­mu­lé par un repli de ter­rain, frap­pé d’une sorte de para­ly­sie qui lui inter­di­sait le moindre geste, le moindre appel. Et toute cette nature qui l’entourait lui fai­sait un lin­ceul rugueux. » Rivière sur­vi­vra, mais ne remon­te­ra plus jamais sur un vélo. La quête de la vic­toire, jusqu’au sacri­fice de soi.

Il est inepte de consi­dé­rer que le sport de com­pé­ti­tion mène auto­ma­ti­que­ment à la socié­té de com­pé­ti­tion, à la guerre de tous contre tous, au struggle for life. Il est tout aus­si sot, voire dan­ge­reux, de pré­tendre éri­ger la logique spor­tive (c’est-à-dire la loi du plus fort) en modèle à faire pré­va­loir dans l’ensemble de la socié­té. Or, c’est là un dis­cours qui pro­li­fère. Avec une inten­si­té chaque jour renou­ve­lée, on entend gron­der les sinistres injonc­tions à la per­for­mance, les appels à la vic­toire du fort et à la défaite du faible – toutes choses accep­tables dans le contexte ritua­li­sé d’un match ou d’une course, mais qui ne sau­raient fon­der une poli­tique ni une civi­li­sa­tion.

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