Longread

David Van Reybrouck, plaidoyer pour le populisme

Par
Traduction
jeudi 1 novembre, 2018

En septembre 2008, bien avant l’élection de Donald Trump et le surgissement des gilets jaunes, David Van Reybrouck publiait un essai au titre provocateur et au contenu déstabilisant, « Plaidoyer pour le populisme ». Le célèbre écrivain flamand y prenait à revers aussi bien la gauche droits-de-l’hommiste que la droite libérale pro-européenne. Dix ans après, Van Reybrouck maintient : l’intolérance n’est pas toujours là où l’on croit.

Jamais, avant de publier un livre, je n’ai res­sen­ti une telle anxié­té qu’en écri­vant Pleidooi voor popu­lisme (« Plaidoyer pour le popu­lisme »). Mes meilleurs amis m’ont mis en garde contre sa paru­tion, mon édi­teur m’a pré­dit une sor­tie hou­leuse, et les pre­miers lec­teurs ont réagi avec méfiance. N’était-ce pas héré­tique, ou même dan­ge­reux ? J’avais mon­tré de la sym­pa­thie, me disait-on, pour les mili­tants d’extrême droite, pour les élec­teurs popu­listes, et pour toute la mou­vance xéno­phobe en Belgique et aux Pays- Bas, deux pays qui, au moment de la paru­tion du livre (sep­tembre 2008), étaient encore désta­bi­li­sés par les suc­cès élec­to­raux de la droite radi­cale au cours des années pré­cé­dentes.

Les mois pas­sant, le texte a béné­fi­cié d’une atten­tion appro­fon­die et cri­tique, notam­ment de la part du milieu cultu­rel fla­mand. L’éminente revue cultu­relle Rekto :Verso lui a consa­cré un dos­sier spé­cial, le théâtre bruxel­lois du Beursschouwburg a orga­ni­sé un débat sur le sujet. Par la suite, des heb­do­ma­daires néer­lan­dais de por­tée natio­nale comme De Groene et Vrij Nederland ont publié de longues inter­views. Que le livre ait fina­le­ment été dis­tin­gué par les deux prix de réfé­rence pour un essai publié dans le monde néer­lan­do­phone (le prix Jan Hanlo aux Pays-Bas et le Prix cultu­rel fla­mand de la cri­tique et de l’essai) a bien sûr été gra­ti­fiant et a dis­si­pé ma peur de pro­pa­ger des idées qui peuvent de prime abord paraître étranges.

Mais quelle était l’étrange idée sou­le­vée dans cet essai ? Que se ser­vir du mot « popu­lisme » comme d’une insulte facile n’allait pas aider à résoudre un nou­veau défi poli­tique majeur auquel sont confron­tées nos socié­tés. Que ne pas dis­tin­guer les élec­teurs popu­listes et les lea­ders popu­listes était une grave et dan­ge­reuse erreur. Que dia­bo­li­ser de larges franges de l’électorat, consi­dé­rées comme une forme de mérule démo­cra­tique, selon l’expression qu’a un jour employée le ministre libé­ral Karel De Gucht, allait s’avérer extrê­me­ment contre-pro­duc­tif à long terme.

Je me rap­pelle avoir éprou­vé un pro­fond sen­ti­ment de frus­tra­tion en voyant la faci­li­té avec laquelle le mot « popu­liste » était (et est tou­jours) uti­li­sé dans un débat public pour atta­quer ses adver­saires. Sur le plan rhé­to­rique, cela peut s’avérer effi­cace, mais sur le plan intel­lec­tuel, c’est pares­seux, et sur le plan moral, c’est déloyal. Inspiré par le Plaidoyer en faveur de l’intolérance (1998) du phi­lo­sophe slo­vène Slavoj Žižek, j’ai déci­dé de secouer tout ça.

La ques­tion cen­trale qui sous-tend mon titre gen­ti­ment pro­vo­ca­teur est la sui­vante : qui, aujourd’hui, se sou­cie encore du pro­lé­ta­riat blanc, hor­mis les popu­listes ? Qui se bat pour cette caté­go­rie de gens-là ? En appa­rence, du moins, car il n’est pas cer­tain que les popu­listes réa­lisent leurs pro­messes. Leur « enga­ge­ment » au ser­vice de leurs élec­teurs glisse sou­vent vers une forme cynique d’entrepreneuriat poli­tique qui se nour­rit du res­sen­ti­ment popu­laire, s’en sert pour gagner une élec­tion et uti­lise le man­dat ain­si obte­nu pour conti­nuer à ser­vir les inté­rêts de l’élite. Pendant tout ce temps, à tra­vers du show et des dis­cours, les élec­teurs sont anes­thé­siés par l’illusion que leurs besoins sont ren­con­trés. Il suf­fit de se tour­ner vers les États-Unis, le pays connu autre­fois comme « le lea­der du monde libre », pour voir ce cynisme à l’œuvre.

La ques­tion demeure. Si les gens sans diplôme du supé­rieur ont plus de chances de voter pour un par­ti popu­liste (je consi­dère que c’est le cas), et si l’éducation est deve­nue le cri­tère déci­sif dans la ligne de démar­ca­tion sociale, à l’ère de l’économie de la connais­sance (la diplo­mo­cra­tie est une réa­li­té), est-ce bien intel­li­gent de réagir à l’ascension des par­tis popu­listes en stig­ma­ti­sant leurs élec­teurs ?

Lors de la cam­pagne pré­si­den­tielle amé­ri­caine de 2016, Hillary Clinton avait décrit une par­tie de l’électorat de Trump comme « un ramas­sis de gens pitoyables ». Est-ce bien intel­li­gent ?

Et à l’ouverture du Buchmesse, le salon du livre de Francfort, Martin Schulz, alors pré­sident du par­le­ment euro­péen, nous avait encou­ra­gés à « contre­dire haut et fort » la mon­tée du popu­lisme en Europe. Il ne deman­dait rien de moins qu’un « sou­lè­ve­ment des gens décents » (1). Sa demande avait été accueillie par une stan­ding ova­tion.

Si seule­ment je pou­vais par­ta­ger cet enthou­siasme, avais-je alors pen­sé. Bien sûr, tout comme Schulz, je m’inquiète du popu­lisme, mais il ne sert à rien d’attaquer cette per­ver­sion poli­tique sans prê­ter atten­tion à ses causes pro­fondes.

Supposons que je sois un ouvrier non qua­li­fié, mal payé de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (2), béné­fi­ciant certes de vacances annuelles, mais à l’avenir incer­tain.

Et sup­po­sons que j’aie enten­du le pré­sident du par­le­ment euro­péen, le chef de l’élite poli­tique, à l’ouverture de la foire du livre de Francfort, la grand-messe de l’élite cultu­relle, plai­der pour un « sou­lè­ve­ment des gens décents ». Ne devrais-je pas me mettre en colère alors ? Cela ne me cho­que­rait-il pas qu’une élite ose sug­gé­rer que je suis indé­cent, alors que j’ai tra­vaillé dur toute ma vie et que je paie des impôts D’accord ! Si c’est comme ça, je don­ne­rai ma voix de façon encore plus spon­ta­née, plus fré­quente et plus fer­vente à Alternative für Deutschland (AfD), le par­ti alle­mand de la droite popu­liste.

En dépit de ses bonnes inten­tions, Martin Schulz avait creu­sé le fos­sé entre l’élite et le peuple.

J’ai sou­vent pen­sé à mes grands-parents quand j’étais en train d’écrire Pleidooi voor popu­lisme. Aucun d’eux n’a eu accès à l’enseignement supé­rieur. Mes grands-parents étaient des ouvriers qui tra­vaillaient à Bruges et alen­tour – l’un d’eux com­plé­tait ses reve­nus avec une petite acti­vi­té agri­cole. Ils ont pris soin de leur famille, de trois et six enfants res­pec­ti­ve­ment. Durant toute leur vie, ils se sont sen­tis repré­sen­tés par les grands par­tis poli­tiques pour les­quels ils votaient. Leurs doléances et leurs aspi­ra­tions par­ve­naient jusqu’aux déten­teurs du pou­voir par l’intermédiaire de l’étroit maillage du par­ti, du syn­di­cat ou de l’Église. Si mes grands-parents étaient tou­jours en vie aujourd’hui, il y aurait de bonnes chances pour qu’ils soient séduits par le lan­gage et l’attrait d’un lea­der popu­liste. En réa­li­té, cer­tains de leurs des­cen­dants le sont. Au sein de ma famille élar­gie, un cer­tain nombre de parents, pour la plu­part des per­sonnes qui n’ont pas pu aller à l’université, votent effec­ti­ve­ment pour des par­tis popu­listes.

Bien sûr, Pleidooi voor popu­lisme n’a pas été écrit pour défendre ma famille, mais il a assu­ré­ment été écrit pour rendre son huma­ni­té à l’électeur popu­liste.

D’autres auteurs ont entre­pris la même tâche. Depuis que mon essai est paru, l’écrivain bri­tan­nique Owen Jones a publié son livre phare, Chavs : The Demonization of the Working Class (2011). Hillbilly Elegy (2016), l’influent ouvrage signé par J.D. Vance, pré­sente une approche bien­veillante, vue de l’intérieur, de la com­mu­nau­té white trash, comme on l’appelle aux États-Unis, et est en cours d’adaptation au ciné­ma. En Europe, l’auteur fran­çais Didier Eribon et son récit auto­bio­gra­phique Retour à Reims (2009) ont eu un impact majeur, y com­pris dans le débat public alle­mand, notam­ment grâce à son adap­ta­tion au théâtre par Thomas Ostermaier. Pendant ce temps, l’auteur alle­mand Bernd Stegemann a publié Das Gespenst des Populismus : Ein Essay zur poli­ti­schen Dramaturgie (2017). Lui aus­si essaye de contour­ner le tabou qui pèse sur une com­pré­hen­sion plus com­pas­sée de l’électeur popu­liste.

L’Allemagne est l’une des der­nières nations euro­péennes à avoir été confron­tées à la mon­tée du popu­lisme de droite, un phé­no­mène qui sévit aux Pays-Bas depuis quinze ans et en Flandre depuis vingt-cinq ans. En tant que Flamand, qui est publié aux Pays-Bas et qui a vécu à Berlin en 2016 – 2017, je sou­pire de dépit en voyant com­ment l’Allemagne fait les mêmes erreurs que celles com­mises par nos pays, belge et néer­lan­dais, il y a de nom­breuses années.

La même confu­sion entre diri­geants popu­listes et élec­teurs popu­listes. La même dia­bo­li­sa­tion d’un authen­tique malaise social. La même pro­pen­sion à témoi­gner plus de sym­pa­thie pour les réfu­giés que pour les ouvriers et les per­sonnes peu édu­quées. La même peur panique à l’égard du fas­cisme qui ne fait qu’alimenter le fas­cisme. Les élec­teurs popu­listes ne sont pas encore fas­cistes, mais ils pour­raient vite le deve­nir, dès lors qu’on les consi­dère comme tels.

Cela ne me semble pas très sage. Les récents réfé­ren­dums et élec­tions aux États-Unis, au Royaume- Uni, en Autriche, aux Pays-Bas et en France, ont mon­tré com­bien nos socié­tés sont pro­fon­dé­ment divi­sées. Tous ces pays témoignent de l’existence de ce qu’on peut appe­ler

la Nouvelle Grande Division, la frac­ture sépa­rant les élec­teurs « ouverts » et « fer­més », le fos­sé entre indi­vi­dus avec ou sans diplôme uni­ver­si­taire, entre les jeunes et les vieux, entre les urbains et les ruraux. Dans une cer­taine mesure, ces caté­go­ries se super­posent même. La révolte des gilets jaunes qui a écla­té à l’automne 2018 le confirme.

Pleidooi voor popu­lisme était un cri pas­sion­né pour que l’on voie l’électeur popu­liste der­rière le lea­der popu­liste, et que l’on découvre le citoyen der­rière l’électeur. Bien que les remèdes sug­gé­rés res­tent plu­tôt vagues (un par­le­ment plus diver­si­fié, un popu­lisme plus éclai­ré, une socié­té qui sus­cite davan­tage de ren­contres entre « haut » et « bas »), je crains que mon diag­nos­tic d’alors ne soit tou­jours en adé­qua­tion avec les déve­lop­pe­ments récents. Ce n’est que des années plus tard, dans mon essai Contre les élec­tions, que j’ai pu pré­sen­ter un rai­son­ne­ment plus étof­fé sur la façon de trans­for­mer des élec­teurs pas­sifs en citoyens actifs. En ce sens, cet essai ulté­rieur était une réponse aux ques­tions d’abord posées dans Pleidooi voor popu­lisme.

Plutôt que de sim­ple­ment contes­ter les lea­ders popu­listes, nous devrions aus­si lais­ser les citoyens s’exprimer eux-mêmes, pas seule­ment via des élec­tions ou des réfé­ren­dums, car ce sont là des ins­tru­ments pri­mi­tifs, mais par le biais d’une authen­tique par­ti­ci­pa­tion citoyenne. Nous n’avons pas besoin d’un sou­lè­ve­ment des gens décents. Les gens décents ont déjà bien assez de pou­voir. Nous avons besoin d’un sou­lè­ve­ment de la déli­bé­ra­tion démo­cra­tique, de la concer­ta­tion démo­cra­tique. Parce que les citoyens ne se résument pas à des élec­teurs et parce que la démo­cra­tie ne se résume pas à des élec­tions.

Aujourd’hui encore, je conti­nue à trou­ver étrange à quel point les intel­lec­tuels pro­gres­sistes et libé­raux mani­festent si faci­le­ment de la com­pas­sion pour les réfu­giés et les deman­deurs d’asile, sans élar­gir leurs mani­fes­ta­tions d’empathie aux dému­nis locaux, qui pour­raient être consi­dé­ra­ble­ment mieux trai­tés. Mais si nous croyons réel­le­ment en une socié­té inclu­sive, pour­quoi alors y a‑t-il si peu de consi­dé­ra­tion pour les doléances d’une large part de l’électorat ? Une socié­té réel­le­ment inclu­sive ne peut se mon­trer sélec­tive dans sa com­pas­sion. Il nous faut apprendre à aimer ceux que nous ado­rons détes­ter. Peut- être est-ce tout ce que je vou­lais dire. —

Ce texte a été publié une pre­mière fois en sep­tembre 2017 sous forme de pré­face à la tra­duc­tion alle­mande de Pleidooi voor popu­lisme, et adap­té par David Van Reybrouck en décembre 2018 pour Wilfried.

Pleidooi voor popu­lisme (« Plaidoyer pour le popu­lisme », non tra­duit en fran­çais) est dis­po­nible aux édi­tions De Bezige Bij. Le titre est d’abord paru aux édi­tions Querido en 2008.

(1) En alle­mand : Aufstand der Anständigen. L’expression, cou­rante dans le débat poli­tique alle­mand, est née après l’attentat contre une syna­gogue de Düsseldorf en 2000. Le chan­ce­lier Gerhard Schröder avait alors appe­lé à un forme de cou­rage civil des citoyens res­pec­tables, des démo­crates ordi­naires : il ne suf­fit plus de déplo­rer les actes de l’extrême droite, il faut lui résis­ter.

(2) Le Land de Mecklembourg- Poméranie-Occidentale est situé en ex- Allemagne de l’Est,sur la côte de la mer Baltique. Il compte le taux de chô­mage le plus éle­vé d’Allemagne.