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Anne Tonglet : la rage d’un viol

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samedi 1 septembre, 2018

Il y a quarante ans s’ouvrait à Aix-en-Provence un procès historique et très médiatisé. Deux jeunes Belges avaient été violées et battues par trois hommes. Lesbiennes, naturistes, elles étaient forcément coupables de quelque chose. Sans qu’elles aient rien demandé, Anne Tonglet et Araceli Castellano furent des pionnières. Avec leur avocate Gisèle Halimi, elles ont forcé la société à prendre conscience de la gravité du viol. À 70 ans, Anne Tonglet, qui a consacré sa vie à la lutte contre le patriarcat n’a rien perdu de sa combativité féministe. Ni de sa douleur.

Avec son teint hâlé, son fou­lard bleu autour du cou et le kôhl qui sou­ligne son beau regard azur, Anne Tonglet a l’élégance d’un Touareg. Et comme le sei­gneur du désert, c’est une guer­rière. À la ques­tion : « Qu’est-ce qui vous a fait tenir, lors du pro­cès et dans la vie ? », elle répond : « La rage. »

Le len­de­main de notre ren­contre, dans un mail, elle com­plète en évo­quant un sym­bo­lique Tribunal inter­na­tio­nal des crimes contre les femmes qui s’est tenu en 1976, à Bruxelles, alors que se pré­pa­rait par ailleurs « son » pro­cès, le pro­cès d’Aix-en-Provence, le pro­cès du viol. « Vous me deman­diez ce qui m’avait per­mis de tenir : c’est aus­si ça, l’immense cla­meur de toutes ces femmes du monde entier qui se recon­naissent dans cette lutte et la cha­leu­reuse soli­da­ri­té magni­fique de toutes, d’où qu’elles soient. »

Clameur qu’elle retrouve aujourd’hui, dans les remous de l’affaire Weinstein, à l’évocation de laquelle ses bras s’agitent en l’air et des larmes – de joie – lui montent aux yeux. « Je suis heu­reuse d’assister à ça de mon vivant. Ça veut peut-être dire que je ne me suis pas bat­tue pour rien. »

Quand on lui rap­porte que cer­tains hommes se trouvent aujourd’hui déso­rien­tés (voire ter­ro­ri­sés), qu’ils estiment que la séduc­tion est morte et les repères brouillés : « Ils ont bien rai­son. À eux main­te­nant de faire atten­tion à ce qu’ils disent et à ce qu’ils font. Flûte alors ! » Par SMS, plus tard, elle pour­suit : « La honte doit chan­ger de camp ! Et vite. Il ne faut pas que l’histoire – des hommes – se répète. »

« La meilleure femme vio­lée, c’est la femme morte. Ça c’est digne, et c’est indis­cu­table. Si vous sur­vi­vez, vous vous en pre­nez plein la gueule. »

C’était il y a qua­rante-quatre ans. C’était hier. En août 1974, elle a 24 ans. Jeune ensei­gnante en bio­lo­gie, elle passe des vacances près de Marseille avec sa com­pagne Araceli Castellano, 19 ans, fraî­che­ment diplô­mée en pué­ri­cul­ture. Scène banale : elles écon­duisent un homme qui « tente sa chance » auprès d’elles. La nuit sui­vante, celui-ci revient accom­pa­gné de deux amis sur la plage où elles campent. Le trio viole et tor­ture les deux femmes jusqu’au petit matin.

Lourdement trau­ma­ti­sées et, concer­nant Araceli, enceinte, elles portent plainte : les cou­pables sont rapi­de­ment iden­ti­fiés. Quatre (!) ans plus tard s’ouvre un pro­cès his­to­rique : il condam­ne­ra leurs bour­reaux et ins­cri­ra le viol comme un crime dans la loi et l’opinion.

Dans l’intervalle, Anne Tonglet, Araceli Castellano et Gisèle Halimi, leur illustre avo­cate, auront eu à subir raille­ries, insultes, cra­chats, bous­cu­lades et même menaces de mort. Les vio­leurs avaient leurs sup­por­ters et l’inconscient col­lec­tif ten­dait à consi­dé­rer que les vic­times l’avaient « bien cher­ché ». Naturistes et les­biennes : leurs mœurs ne pou­vaient qu’être dis­so­lues.

Le juge d’instruction avait beau être une femme, elle n’en était pas moins conser­va­trice « et mal à l’aise avec notre homo­sexua­li­té. Les femmes juges de l’époque devaient prendre le droit comme il était, patriar­cal et héri­té de Napoléon. Et du temps de Napoléon, pour­quoi punis­sait-on le viol ? Parce qu’il était une atteinte à l’honneur des maris. Comme dans notre cas il n’y avait pas de mari… c’était moins grave ».

Pas de mari, pas de ver­tu, donc pas de délit pour l’avocat de la défense, Gilbert Collard (aujourd’hui dépu­té Front natio­nal, après avoir fait son mar­ché dans tous les bords poli­tiques). « Il a été hor­rible, il a joué sur les sup­po­sées dif­fé­rences hommes-femmes pour excu­ser le viol. »

Au fond, n’étaient-elles pas cou­pables, avant même d’avoir été vio­lées ? « La meilleure femme vio­lée, c’est la femme morte. Ça c’est digne, et c’est indis­cu­table. Si vous sur­vi­vez, vous vous en pre­nez plein la gueule. » A‑t-elle vu que ledit Collard était aujourd’hui lui-même accu­sé de viol par une ancienne cliente ? Un sou­rire gour­mand point : « J’ai décou­pé des cou­pures de jour­naux à ce sujet. »

Sa revue de presse, elle la balade avec elle dans une petite valise rouge à rou­lettes, sur laquelle elle a écrit au feutre « Ni dieux, ni maîtres » et des­si­né le sym­bole fémi­niste, rond et croix.

Récemment, dans la rue, un incon­nu a levé son pouce en l’air en dési­gnant son trol­ley : « C’est très bien, je suis avec vous ! » Avait-il com­pris ce qu’elle vou­lait dire avec ses tags ? « Oui, il était chi­lien, il avait aus­si connu la dic­ta­ture. »

Elle étale sur la table quelques articles des années 70. Ceux qui l’agréent – des inter­views qu’elle a don­nées sur­tout. Parce ce que quand les jour­na­listes d’alors édi­to­ria­li­saient sur le sujet, ils avaient ten­dance à trai­ter l’affaire en en rédui­sant l’importance. « Nous étions consi­dé­rées comme des moins que rien. Le “meneur” a même pré­ten­du qu’en quelque sorte, il nous avait fait l’honneur de nous trou­ver bai­sables, lui qui dra­guait toutes les filles de la région et auquel “aucune ne résis­tait”.»

La stra­té­gie de la défense était, en outre, basée sur un dis­cours clas­siste : « On vou­lait faire pas­ser les agres­seurs pour trois pauvres types illet­trés, dont un immi­gré, et oppo­ser leur misère à notre sta­tut de grandes bour­geoises des­cen­dues de Paris. Or, nous étions Belges, Araceli était fille d’immigrés espa­gnols très modestes, et Gisèle Halimi, juive tuni­sienne, avait aus­si bien suk­ke­lé dans la vie. »

Quant à Anne Tonglet, elle est loin du por­trait que les médias brossent tou­jours d’elle en élite intel­lec­tuelle et éco­no­mique. Son père était ven­deur « mais n’arrivait pas à gar­der un bou­lot » et sa mère, sur­veillante dans un inter­nat, à Jodoigne. Pas vrai­ment le genre châ­te­lains par­tou­zeurs.

Les dix pre­mières années de sa vie, Anne Tonglet les passe au Kasaï. Son père y est alors employé agri­cole tan­dis que sa mère s’improvise ensei­gnante auprès de ses enfants et infir­mière pour les vil­la­geois des envi­rons. Pour dési­gner le pater­nel, elle le ren­voie à sa mère en disant « son mari » et dépeint un homme défaillant, égoïste, macho, rigou­reu­se­ment catho­lique, « ce qui ne l’empêchait pas de tri­po­ter les petites filles ». « Quand j’avais 5 – 6 ans, j’ai vu mes parents se dis­pu­ter. Ma mère pleu­rait et mon père lui par­lait très dure­ment. C’est là que j’ai su que je ne me marie­rais jamais avec un homme. »

Première his­toire d’amour pas­sion­nelle à 14 ans, avec une fille de 12 à laquelle elle repense encore sou­vent. Elle ne s’en ouvre pas expli­ci­te­ment auprès de sa mère, mais celle-ci com­prend ce qui se se trame. Quand sa fille finit par s’assumer et se reven­di­quer ouver­te­ment les­bienne, elle se dit fière. « Ma petite maman est morte il y a un an, ça a été un ter­rible choc pour moi. C’était une femme extra­or­di­naire, exem­plaire. »

Une mère intel­li­gente, culti­vée, empê­chée de faire des études supé­rieures par la guerre, résis­tante, qui épou­se­ra un com­pa­gnon de geôle de son frère, pri­son­nier de guerre en Allemagne. S’unir à lui, c’était fuir des parents qui la rabrouaient, la sur­veillaient, et aux yeux des­quels les filles n’étaient que chair à marier et usines à bébés.

La petite Anne, elle, ne se sent pas infé­rieure aux gar­çons qu’elle côtoie à l’école d’autant que, bonne élève, elle les mate sur le plan intel­lec­tuel. « À ce moment-là, je ne les crai­gnais pas. Ce n’est que plus tard, quand je suis arri­vée dans la vie adulte, que les choses se sont vrai­ment révé­lées. » Elle tente une can­di­da­ture en méde­cine, la rate pour un échec en chi­mie. Le prof lui sort : « De toute façon, on sait bien que si les filles font des études de méde­cine, c’est pour trou­ver un mari. » Elle s’engage ensuite dans cur­sus d’infirmière, mais ne sup­porte pas la condes­cen­dance et le machisme des méde­cins. « Ce n’est pas un truc pour moi, être domi­née. » La jeune femme opte enfin pour un régen­dat en sciences et devient prof de bio. Elle l’était avant le viol, elle le res­te­ra ensuite mais abdi­que­ra à 55 ans après un burn-out. Usée.

« Sur la fin, je n’en pou­vais plus. J’en aurais bien tué quelques-uns, des profs et des élèves. J’ai sou­vent dû chan­ger d’établissement au cours de ma car­rière parce qu’après un cer­tain moment, j’étais tou­jours assez mal à l’aise. On me regar­dait comme une bête curieuse. Vous ima­gi­nez ? Femme, fémi­niste, les­bienne et en plus vio­lée… Le grand che­lem. On rica­nait dans mon dos. » Elle pense avoir lais­sé à ses élèves le sou­ve­nir d’une prof conscien­cieuse et d’une femme révol­tée. Et si elle est consciente d’avoir pu sus­ci­ter, par son par­cours et son com­bat, l’admiration de cer­tains – sur­tout par­mi les filles – elle garde un sou­ve­nir dou­lou­reux des ins­crip­tions qu’elle décou­vrait par­fois sur les bancs : « Anne Tonglet = les­bienne = elle couche avec une­telle ».

« Sur Internet, les hommes se lâchent non pas comme des fauves, parce que les fauves ne sont pas comme ça… ils se lâchent comme des hommes. »

Après avoir pris sa retrai­tée anti­ci­pée, elle quitte l’enseignement sans regar­der en arrière : elle vit son départ comme une libé­ra­tion. La moindre des mor­ti­fi­ca­tions qu’elle dût essuyer n’ayant pas été cette péti­tion de parents d’élèves qui espé­raient la démettre de ses fonc­tions avant le pro­cès – les signa­taires lui repro­chant une noto­rié­té par trop sca­breuse, pois­seuse souillure sur le cré­dit du très res­pec­table ensei­gne­ment bruxel­lois. « C’était un drame sup­plé­men­taire, notre célé­bri­té, ça nous a mis une pres­sion énorme. » De leur côté, leurs vio­leurs sont ano­ny­mi­sés. La presse de l’époque (et celle d’aujourd’hui), dans un sin­gu­lier réflexe de pro­tec­tion, n’écrit géné­ra­le­ment que les ini­tiales de Serge Petrilli, Albert Mouglalis et Guy Roger. « Comme si c’était juste des pauvres types qui avaient fait une petite incar­tade et à qui il fal­lait don­ner la pos­si­bi­li­té de se ran­ger, de refaire leur vie. »

Anne Tonglet ignore ce qu’ils sont deve­nus exac­te­ment, mais croit savoir que l’un d’eux a pu sor­tir de pri­son plus tôt que pré­vu à la suite de l’accouchement de sa femme. Vue d’ici, depuis la souf­france qui exsude visi­ble­ment par tous les pores de la peau tan­née de cette dame de 70 ans, la peine paraît ridi­cule : six ans de pri­son pour le lea­der, Petrilli, quatre ans pour les autres. Mais, au moins, la jus­tice a recon­nu qu’il y avait eu viol.

Avant cette his­toire, le terme ne dési­gnait que la péné­tra­tion for­cée pénis-vagin d’un homme sur une femme. Depuis, en France et en Belgique, il recouvre tout acte de péné­tra­tion sexuelle, de quelque nature qu’il soit, sur quelqu’un qui n’y consent pas. « Mais je ne sup­porte plus le mot “consen­te­ment”, il est enta­ché de culpa­bi­li­té pour les vic­times, il les appelle à se jus­ti­fier et occulte le fait que c’est le vio­leur, la cause du viol. »

Elle se ral­lie à l’opinion de l’écrivaine Virginie Despentes, qui ne cesse de rap­pe­ler en inter­view qu’il est absurde que les femmes passent leurs temps à par­ler de viol entre elles, alors que c’est le pro­blème des hommes. La vraie ques­tion n’est pas, au fond, de savoir com­ment les femmes peuvent s’y prendre pour ne pas être vio­lées, mais plu­tôt com­ment les hommes peuvent pro­cé­der pour ces­ser de vio­ler.

« Mais les hommes ne pro­gressent pas, ils tournent en rond, là où les femmes ont évo­lué. » Et si l’actualité récente la gal­va­nise, elle remarque éga­le­ment que le franc n’est pas près de tom­ber chez tout le monde. « Je me fais régu­liè­re­ment abor­der dans la rue, même par des hommes très jeunes. Quand je leur dis qu’ils ne m’intéressent pas, qu’en plus je suis les­bienne, ils me répondent que c’est encore mieux. Ça les excite. L’autre jour, dans un bar, un homme a osé mettre la main sur mon genou, comme ça, sor­tie de nulle part. Je l’ai envoyé bala­der bru­ta­le­ment. Il ne com­pre­nait pas le pro­blème. Pourtant ce n’était pas un imbé­cile, il était ingé­nieur… Mais voi­là, c’était un mec. »

La carte blanche signée par Catherine Deneuve et une cen­taine d’autres per­son­na­li­tés dans Le Monde sur la « liber­té d’importuner » l’a beau­coup éton­née et déçue, d’autant que l’actrice fai­sait par­tie des sou­tiens aux deux vic­times à l’époque du pro­cès, à l’instar de Miou-Miou, Françoise Fabian ou Guy Bedos, qui média­ti­saient leur cause et don­naient des galas en leur faveur. Anne Tonglet se sou­vient éga­le­ment que Georges Wolinski, cari­ca­tu­riste tué dans l’attaque de Charlie Hebdo en 2015, ver­sait de l’argent à l’association Choisir, qui pre­nait en charge cer­tains frais liés à la pro­cé­dure et au pro­cès. Mais elle garde une dent « et même un den­tier » contre lui. Et elle sort d’un clas­seur la pho­to­co­pie d’un pas­sage du livre Lettre ouverte à ma femme, où il écri­vait ceci : « Tous les hommes ont des fan­tasmes de viol. J’en ai aus­si, je l’avoue. […] Les deux jeunes Belges vic­times de connards médi­ter­ra­néens pas­sèrent aus­si à la mai­son. Elles étaient plu­tôt mignonnes. Elles ont dor­mi dans la chambre d’une de nos filles en vacances. Je me suis sen­ti gêné comme si j’étais com­plice des voyous qui les avaient moles­tées puis vio­lées. Les sachant à la salle de bains, je n’osais pas sor­tir de ma chambre de peur de les croi­ser dans le cou­loir. Après un moment, je déci­dai d’aller à la cui­sine et en pas­sant, je jetai tout de même un regard par la porte entre­bâillée. L’une d’elles était éten­due sur le lit, son pei­gnoir ouvert lais­sait aper­ce­voir une très jolie jambe nue. »

« Je ne sup­porte plus le mot “consen­te­ment”, il est enta­ché de culpa­bi­li­té pour les vic­times, il les appelle à se jus­ti­fier et occulte le fait que c’est le vio­leur, la cause du viol. »

C’est peu de dire que ce cha­pitre a déplu à Anne Tonglet. « J’ai jamais plus pu voir Wolinski en pein­ture. Ce qu’il disait mini­mi­sait le viol. C’est tou­jours comme si nous hys­té­ri­sions des brou­tilles. »

Elle ne laisse rien, plus rien pas­ser, jamais. Et donne le sen­ti­ment d’être une femme sans épi­derme. Tout ce qui l’effleure l’atteint et sus­cite une réac­tion radi­cale. Elle ne tran­sige pas, ne sou­rit pas gen­ti­ment, elle ne fait pas sem­blant, elle n’a pas la temps. À l’heure où le fémi­nisme mains­tream se contor­sionne dans tous les sens pour ne pas appa­raître misandre, la sep­tua­gé­naire s’en fiche pas mal de cris­per les mâles.

De la poli­tique, elle assène qu’elle est régie par les hommes, peu sou­cieux du sort des femmes – les a‑t-on d’ailleurs enten­dus se sai­sir des grands enjeux actuels, dont tout le monde parle sauf eux ? Elle ne pour­rait adhé­rer à aucun par­ti et pré­fère s’associer au Conseil des femmes fran­co­phones et à l’Université des femmes, entre autres enga­ge­ments.

Quand on lui parle des réseaux sociaux, dont elle est absente, elle déclare : « Je suis tel­le­ment contre le patriar­cat que tout ce que les hommes inventent, je m’en méfie. Et Internet est une inven­tion mas­cu­line. » Le har­cè­le­ment miso­gyne sur le Net, elle sait que cela existe, bien sûr. « C’est déjà dif­fi­cile d’être une femme dans la vie de tous les jours, mais alors sur Internet… Je suis hyper­sen­sible. C’est une bonne chose car ça fait de moi une per­sonne hyper­lu­cide, mais ce n’est pas com­pa­tible avec les réseaux sociaux, qui s’inscrivent aus­si plus lar­ge­ment dans une dic­ta­ture de la sur­veillance. Sur Internet, les hommes se lâchent non pas comme des fauves, parce que les fauves ne sont pas comme ça… ils se lâchent comme des hommes. »

Aujourd’hui, Anne Tonglet vit au calme à la cam­pagne, dans les Ardennes. Elle habite Hatrival, un vil­lage de Saint-Hubert. Se lève tôt, pour voir mon­ter le soleil, entendre chan­ter les oiseaux et mar­cher pieds nus dans son petit jar­din. Elle écrit, elle lit (« des ouvrages fémi­nistes sur­tout, beau­coup de choses sur le viol »), elle peint, s’occupe de son jar­din, de ses chats, se pro­mène dans les bois, aime s’imprégner du calme qui règne dans la nature. D’un silence sans humains.

Elle vit seule, après deux mariages et deux divorces. « Je ne veux plus avoir de com­pagne. Ça me pompe d’être en couple. J’aime ma soli­tude, je la bichonne. » Sa rela­tion avec Araceli Catsellano n’a pas long­temps sur­vé­cu au pro­cès d’Aix- en-Provence. Il n’empêche qu’elle estime tou­jours beau­coup son ancienne com­pagne de galère qui, elle aus­si, est tou­jours inté­rieu­re­ment dévo­rée par le drame de 1974. « Ça m’arrive encore de me trou­ver en état de sidé­ra­tion quand j’entends un homme crier ou une porte cla­quer… »

Jeune femme, elle a par­fois son­gé à se faire jus­tice elle-même, secouée par des pul­sions meur­trières. Mais qua­rante ans après après le pro­cès, sachant ce qu’elle sait, ayant tra­ver­sé ce qu’elle a vécu, elle pré­tend qu’à refaire, elle refe­rait tout pareil. Elle por­te­rait plainte, elle se tour­ne­rait vers la jus­tice, mal­gré l’insoutenable séquence qui a sui­vi. « De toute façon, ma vie est insou­te­nable. La vie de toutes les femmes est insou­te­nable. Citez-moi une seule femme qui a tra­ver­sé l’existence en toute insou­ciance… » —