Alisson De Clercq, du Parlement aux massages tantriques

Voir la politique puis s'enfuir
samedi 1 septembre, 2018

Dans une autre vie, elle était députée fédérale PS. Tout Charleroi l’adoubait aux élections. Depuis peu, Alisson De Clercq prodigue des massages tantriques, une activité à visée spirituelle qui a pour particularité de se pratiquer sur un sujet entièrement nu. En l’occurrence, moi.

Il fut des jours d’élections où Alisson De Clercq récol­tait plu­sieurs mil­liers de voix de pré­fé­rence. Ce 14 octobre, elle n’ira même pas voter. Tant pis si, puni­tion à retar­de­ment, une amende admi­nis­tra­tive se glisse dans sa boîte aux lettres quelques semaines plus tard. « Ce sys­tème est en train de s’écrouler, je ne vois plus l’intérêt de l’entretenir », boy­cotte-t-elle. Pendant que ses conci­toyens s’agglutineront devant leur bureau de vote, elle res­te­ra sans doute à se pro­me­ner dans la ferme post-pétrole bâtie par son com­pa­gnon, à Theux, un écrin de quié­tude en auto­no­mie éner­gé­tique, un péri­mètre d’une beau­té inat­ten­due d’où l’on aper­çoit, tache brune qui s’élève modes­te­ment sur la ligne d’horizon, le som­met des Hautes Fagnes.

Alisson, 36 ans, est assise sur la ter­rasse de la rou­lotte qui fait office de mai­son prin­ci­pale. Son com­pa­gnon tond la pelouse, les enfants s’agitent entre les par­celles de terres en per­ma­cul­ture, des bre­bis errent dans la dou­ceur d’un été qui décline à contre-cœur. Elle attend, quelque peu anxieuse je crois, que je me lance. C’est étrange d’amorcer une inter­view avec une incon­nue devant qui, une heure plus tôt, j’étais tout nu. En séance, c’est elle qui manœu­vrait. À pré­sent, c’est à moi de tenir les manettes. Je vou­drais sim­ple­ment l’interroger sur la nature de ce bas­cu­le­ment qu’elle a opé­ré dans sa car­rière, cette réorien­ta­tion pro­fes­sion­nelle peu cou­rante qui l’a vue glis­ser de la poli­tique vers le mas­sage tan­trique.

Elle a enta­mé la séance par ce qu’elle appelle la « salu­ta­tion du cœur ». J’étais face à elle, accrou­pi, « tout nu dans ma ser­viette qui me ser­vait de pagne » ; elle dans la même pos­ture, en culotte et che­mi­sier. Nos mains jointes se sont éle­vées du sol jusqu’à nos poi­trines, cal­me­ment, sans que nous nous quit­tions du regard, puis nous avons cour­bé l’échine et nos fronts se sont aiman­tés. Nous étions ain­si sus­pen­dus, nez contre nez, pen­dant une dizaine de secondes. Aucun bruit n’est venu contra­rier le silence de cette drôle d’entrée en matière, pas même une péta­rade en pro­ve­nance de la rue sur laquelle don­nait le centre de bien-être. Le léger embar­ras qui habi­tait la pièce depuis mon arri­vée a gagné en inten­si­té.

Il ne s’est pas vrai­ment dis­si­pé quand je me suis cou­ché sur le ventre, la ser­viette désor­mais hors d’usage. Le cul à l’air, donc. De l’huile chaude s’est mise à cou­ler len­te­ment, par­tout, pour flui­di­fier le trans­port des mains. Après une petite heure à cares­ser mon ver­so, l’ancienne dépu­tée fédé­rale m’a invi­té à expo­ser mon rec­to. J’oscillais, sur­tout au début, entre exci­ta­tion et inti­mi­da­tion. C’est nor­mal. C’est la pre­mière fois. Même Alisson était un peu moins à l’aise que d’habitude, confie­ra-t-elle en fin de séance, parce qu’elle se trou­vait face à un jour­na­liste. « Et les jour­na­listes, ça ne me rap­pelle pas de bons sou­ve­nirs. » Subrepticement elle lais­sait entre­voir une vieille entaille, une trace de sa vie d’avant. Nous pour­sui­vrions la dis­cus­sion à la ferme, à une ving­taine de minutes en voi­ture du centre de bien-être.

« L’accueil n’a pas été cha­leu­reux au sein de mon par­ti. J’étais poten­tiel­le­ment dan­ge­reuse .»

Le père d’Alisson n’avait pas « le pro­fil du père au foyer », dit-elle avec iro­nie, alors que chiens et chats se mettent à cir­cu­ler sur la ter­rasse de la rou­lotte. À l’époque, Jean-Pierre De Clercq, avo­cat et dépu­té per­ma­nent PS à la pro­vince du Hainaut, exerce plus de cin­quante man­dats à la fois dans la région de Charleroi, depuis son quar­tier géné­ral, un châ­teau mil­lé­naire de Monceau-sur-Sambre où séjour­naient autre­fois princes et évêques. Il rêve de voir sa fille triom­pher sur la même voie que lui. « Comme je suis assez sage et sociable de nature, il m’emmenait par­tout, se sou­vient Alisson. J’ai gran­di dans les congrès du par­ti, les sou­pers bou­din-com­pote, les cou­loirs des cours et tri­bu­naux. C’était mon envi­ron­ne­ment, je ne le ques­tion­nais pas. » À l’approche des élec­tions com­mu­nales de 2000, Elio Di Rupo lance un appel au renou­veau. Alisson cor­res­pond à mer­veille au pro­fil recher­ché : femme et jeune.

Son père lui pro­pose de se lan­cer. Elle n’a que 18 ans. Dans un pre­mier temps, elle décline. « Jusqu’à ce qu’une réunion de famille déboule dans le calen­drier, alors qu’à l’époque on ne se retrou­vait même pas pour Noël. Tout le monde m’a pous­sée. J’ai cédé sous la pres­sion fami­liale. Les inten­tions n’étaient pas mau­vaises, mais ne cor­res­pon­daient pas à mes aspi­ra­tions. » Elle récolte près de deux mille voix de pré­fé­rence, ce qui la pro­pulse conseillère com­mu­nale. En 2003, pour les élec­tions légis­la­tives, Elio Di Rupo réitère son appel, Alisson remet le cou­vert et la mois­son est plus abon­dante encore : douze mille voix. « Personne ne s’y atten­dait, sauf mon père », s’amuse-t-elle. Quand elle entre à la Chambre des repré­sen­tants, où elle siège en qua­li­té de sup­pléante de Rudy Demotte nom­mé ministre, ça se corse. « L’accueil n’a pas été cha­leu­reux au sein de mon par­ti. J’étais poten­tiel­le­ment dan­ge­reuse. Je pou­vais com­prendre cette hos­ti­li­té : d’autres avaient tra­vaillé dur toute leur vie pour sié­ger au Parlement fédé­ral alors que moi, je débar­quais à l’âge de l’éligibilité. J’ai subi de nom­breuses ten­ta­tives de désta­bi­li­sa­tion. Toute mon éner­gie a été déployée pour sur­vivre dans ce milieu de com­pé­ti­tion. Si vous ne poi­gnar­dez pas celui qui est devant vous, c’est vous qu’on poi­gnar­de­ra dans le dos. J’ai été prise dans un truc qui me dépas­sait com­plè­te­ment. »

Son man­dat tourne au vinaigre lorsqu’en avril 2007, la police judi­ciaire fédé­rale lui reproche d’avoir occu­pé illé­ga­le­ment une atta­chée par­le­men­taire à mi-temps pen­dant trois mois. En audi­tion, Alisson s’avouera cou­pable, plai­dant l’ignorance de bonne foi. « Ça fonc­tion­nait comme ça avec tous les dépu­tés socia­listes. L’IEV, le centre d’études du par­ti, enga­geait les atta­chés par­le­men­taires et les met­tait à notre dis­po­si­tion. Je suis entrée dans un sys­tème déjà éta­bli. Je ne savais pas que c’était illé­gal, c’est le par­ti qui fonc­tion­nait comme ça. Tout ce qui était racon­té dans la presse était soit faux, soit défor­mé ou incom­plet. Je ne sais pas si c’était un moyen de s’acharner sur moi, mais j’ai été bouf­fée toute crue. » Elle ter­mine son job de par­le­men­taire au petit trot. Un article de La Dernière Heure résume son bilan : « À part le sou­tien appuyé de Brigitte Bardot dans un com­bat des­ti­né à la pro­tec­tion des ani­maux, elle ne s’était guère signa­lée en faveur d’une région qui l’avait élue, avec l’appui de son nom et de son père. »

« Ce que j’ai obser­vé de l’intérieur, c’est que le pou­voir cor­rompt. Il cor­rompt sys­té­ma­ti­que­ment. »

Elle opine, nul­le­ment vexée. « Je l’assume. J’ai béné­fi­cié du capi­tal sym­pa­thie de mon papa, auquel s’ajoutait mon capi­tal propre, basé sur le vent de fraî­cheur que j’apportais. À part ça, je suis sor­tie de cette expé­rience fra­gi­li­sée et humi­liée. »

Deux ans plus tard, elle lit Le Pouvoir du moment pré­sent, un guide d’éveil spi­ri­tuel d’Eckhart Tolle écou­lé à trois mil­lions d’exemplaires. Cette lec­ture pro­voque en elle une expé­rience inté­rieure tel­le­ment puis­sante qu’elle se retrouve pro­je­tée dans une autre dimen­sion. Celle où l’on observe ses propres pen­sées avant de s’en libé­rer pour de bon. « À par­tir de ce moment, j’ai été pré­sente pour la pre­mière fois de ma vie. » Alors Alisson lit énor­mé­ment, pra­tique la médi­ta­tion, se forme à la sophro­lo­gie. Un jour, elle expé­ri­mente le mas­sage tan­trique chez un thé­ra­peute psy­cho­cor­po­rel bruxel­lois. Sous les mains duquel elle se liqué­fie de volup­té. Sur le site du thé­ra­peute, elle écrit : « Je me suis sen­tie accueillie dans ma glo­ba­li­té, avec mon feu, ma sen­sua­li­té et mes émo­tions débor­dantes, tout ce pour­quoi j’ai été condam­née ou main­te­nue à dis­tance dans ma vie. (…) Merci d’avoir tou­ché mes bles­sures avec tant d’amour, sans les consi­dé­rer comme une catas­trophe. » Conquise par la phi­lo­so­phie du tan­tra, Alisson suit une thé­ra­pie, se forme à la pra­tique et, en jan­vier 2018, pro­digue son pre­mier mas­sage.

Certaines reli­gions consi­dèrent les par­ties géni­tales comme sales et hon­teuses ; le tan­trisme sti­pule que tout ce qui nous consti­tue est joli et sacré. Il tire ses ori­gines, vieilles de sept mille ans, du jaï­nisme, de l’hindouisme et du boud­dhisme. Il vise à faire cir­cu­ler l’énergie sexuelle, la kun­da­li­ni, par­tout dans le corps afin d’accéder à la plé­ni­tude des sens. Évidemment, la pra­tique est l’objet de nom­breuses idées reçues, notam­ment parce qu’elle s’est invi­tée dans les lupa­nars où elle a été fre­la­tée. On sou­tient alors que c’est de la pros­ti­tu­tion dégui­sée. Que l’érotisme a pris le pas sur la spi­ri­tua­li­té. Que l’orgasme est néces­sai­re­ment com­pris dans le menu. En prin­cipe pour­tant, point de péné­tra­tion ni d’éjaculation, sinon l’essence du tan­tra s’évapore. Il s’agit d’abord d’une séance de thé­ra­pie qui per­met de ren­for­cer l’estime de soi, de trans­cen­der cer­tains com­plexes ou de soi­gner des trau­ma­tismes. Le tan­tra peut ser­vir de voie de rési­lience, gué­rir d’un inceste ou d’une agres­sion, comme il peut révé­ler les aspects refou­lés de ses dési­rs – l’homosexualité, par exemple – ou élec­tro­cu­ter la vie noc­turne d’un couple par l’exploration de nou­veaux plai­sirs. « Moi, confie Alisson, le tan­tra m’a gué­rie et m’a libé­rée – et c’est fabu­leux. C’est pour ça que j’ai envie, à mon tour, de le pro­po­ser. »

La nou­velle acti­vi­té d’Alisson sus­cite une cer­taine gêne dans son entou­rage. « Mon père a du mal à com­prendre. Je pense qu’il est arri­vé à un stade de sa vie où il n’a plus envie d’être confron­té à cer­tains ques­tion­ne­ments exis­ten­tiels. » À 73 ans, Jean- Pierre De Clercq se contente désor­mais de son métier d’avocat, son ultime man­dat. Il n’imaginait sans doute pas sa fille se choi­sir un des­tin aus­si éloi­gné de la poli­tique. Aujourd’hui le théâtre joué par les élus la révulse. « Ce que j’ai obser­vé de l’intérieur, c’est que le pou­voir cor­rompt. Il cor­rompt sys­té­ma­ti­que­ment. »

Seul le PTB retient ten­dre­ment son atten­tion, car les valeurs com­mu­nistes font écho en elle. Un héri­tage, peut-être, de son arrière-grand-père, mineur de fond à Goutroux et fon­da­teur par­mi d’autres du Parti com­mu­niste de Belgique. Alisson reproche tou­te­fois aux diri­geants du PTB leur volon­té obtuse de res­ter dans l’opposition, alors que l’urgence d’agir est mani­feste. « On est au bord de la sixième extinc­tion de l’espèce. On est au bord de l’effondrement. Tout le monde ne sur­vi­vra pas. » Elle se voit mal, dans ce contexte cata­clys­mique, confier sa res­pon­sa­bi­li­té à des élus qui pro­cras­tinent une révo­lu­tion déjà en phase de sou­lè­ve­ment à l’échelon citoyen. Une révo­lu­tion jusqu’ici paci­fique mais qui contient, dit-elle, beau­coup de colère. Alisson De Clercq craint de voir ce mou­ve­ment cultu­rel contraint de recou­rir à la vio­lence et le monde bas­cu­ler dans la pré­da­tion. Tout ce qui l’a abî­mée, tout ce qu’elle a fui. —