IVG : huit femmes politiques s’expriment

L'avortement en débat
Par
mercredi 1 janvier, 2020

Avec la révision de la loi de 2018, l’avortement s’est imposé au centre des débats parlementaires, jusqu’à devenir un enjeu central pour la formation d’un gouvernement fédéral. Huit femmes politiques partagent avec Wilfried leurs réflexions sur ce sujet sensible, où les idéaux croisent le fer avec les zones grises de l’intime. Huit femmes qui, comme dans la bande originale du film de François Ozon, nous parlent de ce que c’est que de vivre libre (Nicoleta), de vivre seule (Dalida), de vivre à pile ou face (Corynne Charby), des papas qui ne sont plus dans l’coup (Sheila), des messages personnels (Françoise Hardy) et de l’amour heureux (Barbara).

Isabelle Durant, 65 ans, Ecolo, Ex-vice-Première ministre 

— Dans les années 1970, vous mili­tiez pour le droit à l’avortement. Quel était le cli­mat à l’époque ?
On venait d’arrêter le gyné­co­logue Willy Peers pour avoir pra­ti­qué des avor­te­ments. C’était l’époque des aiguilles à tri­co­ter, des réseaux secrets. J’ai par­ti­ci­pé à de grandes mani­fes­ta­tions, notam­ment en 1977, mais il a fal­lu attendre 1990 pour que la loi soit votée. Aujourd’hui, ce n’est pas fini : il reste tou­jours à sor­tir l’avortement du Code pénal pour en faire un acte médi­cal.

— L’hypocrisie demeure ?
Je vois dans beau­coup de pays des situa­tions que j’ai connues il y a trente ou qua­rante ans en Belgique. Cette hypo­cri­sie qui consiste à croire que parce qu’on n’en parle pas, ça n’existe pas. Chacun a sa morale per­son­nelle et c’est très bien, je le com­prends. Mais je consi­dère que le monde poli­tique ne peut pas faire de l’avortement une ques­tion morale : il doit en faire une ques­tion de droit. Le mélange entre les deux me paraît très pré­ju­di­ciable : on n’a pas à dire à quelqu’un ce qu’il a à faire. Toute femme qui a été enceinte ne fût-ce que de douze semaines sait que c’est un choix dif­fi­cile. C’est pré­ci­sé­ment parce que c’est un choix dif­fi­cile qu’il faut rendre l’accès facile.

C’est parce que c’est un choix dif­fi­cile qu’il faut rendre l’ac­cès facile

— Vous êtes infir­mière de for­ma­tion. Est-ce que cela a influen­cé votre com­bat en faveur de l’IVG ?
C’est plu­tôt ma mère. Elle fut une des pre­mières femmes méde­cins diplô­mées de l’ULB. Elle était extrê­me­ment ouverte et libre, au-delà des conven­tions morales et reli­gieuses.

Els Van Hoof, 50 ans, CD&V, Députée fédé­rale.
 — Vous avez été pré­si­dente des femmes CD&V (Vrouw en Maatschappij) pen­dant treize ans, jusqu’en 2017. Peut-on se reven­di­quer fémi­niste et s’opposer à l’élargissement des condi­tions d’accès à l’IVG ?
Je suis vrai­ment fémi­niste ! Même au temps où le par­ti était oppo­sé à la dépé­na­li­sa­tion par­tielle, du temps d’Herman Van Rompuy, le mou­ve­ment des femmes CD&V, lui, a tou­jours été favo­rable à l’IVG jusqu’à douze semaines de gros­sesse.

— Lors des débats en com­mis­sion, vous avez dit : « jeter un fœtus, ce n’est pas comme jeter un pré­ser­va­tif ». Vous sen­tez-vous obli­gée de tenir ce genre de pro­pos choc pour faire entendre votre point de vue ?
Oui. Je le fais pour ouvrir les yeux de ceux qui ne veulent pas voir les faits et qui ignorent qu’en Belgique, une IVG coûte 3,5 €. Même les pré­ser­va­tifs sont plus chers.

— Ce n’est pas pour autant que les femmes prennent cette déci­sion à la légère.
Le der­nier rap­port offi­ciel sur l’IVG, qui date de 2011, indique qu’une femme qui avorte sur trois le fait pour la deuxième fois. Ce rap­port dit aus­si que les femmes des pays de l’Est voient l’IVG comme un moyen de contra­cep­tion : ce n’est pas moi qui l’invente. Je sou­haite un débat fon­dé sur les faits et pas sur l’idéologie.

Or, je trouve qu’on est beau­coup trop dans l’idéologie, sur­tout du côté fran­co­phone. Les socia­listes pensent que c’est nous qui en fai­sons une ques­tion idéo­lo­gique mais c’est faux : ce sont eux les idéo­logues. Le conte­nu du rap­port de 2011, ils ne le connaissent pas ! Et on vou­drait en plus modi­fier la loi avant d’avoir des sta­tis­tiques plus récentes… Moi, je demande des éva­lua­tions sérieuses qui ser­vi­ront de base pour prendre des déci­sions et amé­lio­rer la pra­tique.

Une loi conçue avec de bonnes inten­tions n’en­gendre pas que de bonnes inten­tions

— Sur Twitter, vous avez lais­sé entendre que cer­tains futurs parents pour­raient se ser­vir de l’allongement du délai à dix-huit semaines pour avoir recours à l’avortement au cas où le sexe de l’enfant à naître ne leur convien­drait pas.
Une loi conçue avec de bonnes inten­tions n’engendre pas que de bonnes inten­tions. Je suis fémi­niste et je peux accep­ter l’exception… à titre d’exception. Mais en fai­sant une règle géné­rale des dix-huit semaines, on va trop loin : on bana­lise l’avortement.

— Est-il oppor­tun que la révi­sion de la loi sur l’IVG, une loi qui concerne les droits des femmes, soit deve­nue un enjeu cen­tral pour la for­ma­tion du gou­ver­ne­ment ?
Il est vrai que nous avons mis cette ques­tion au centre, mais ça ne veut pas dire qu’on ne veuille aucun accord. Simplement, nous vou­lons un vrai débat, d’autant que l’opinion publique, en tout cas en Flandre, n’est pas du tout favo­rable à cette nou­velle loi. Ce qui me semble inop­por­tun, c’est de faire pas­ser une loi à pro­pos d’un sujet qui n’a même pas été débat­tu pen­dant la cam­pagne élec­to­rale.

Christiane Vienne, 68 ans, PS, Ex-ministre wal­lonne de la Santé.
 — Quand avez-vous enten­du par­ler pour la pre­mière fois de l’avortement ?
Quand j’étais jeune fille, une de mes amies proches avait consul­té pour un avor­te­ment. Nous savions que c’était inter­dit, mais des noms de méde­cins cir­cu­laient. Pourtant, mon amie n’était pas enceinte. Mais comme elle avait eu un rap­port sexuel, elle pen­sait qu’elle l’était néces­sai­re­ment. Cela vous donne une idée de notre igno­rance ! Les femmes connais­saient très peu leur corps. Nous allions dans des écoles de filles. Nous fan­tas­mions beau­coup. C’était un autre monde. Tenir la main d’un gar­çon était déjà un enga­ge­ment extra­or­di­naire.

— Vous avez gran­di à Mouscron, avec un père pas­teur. Était-ce pos­sible de par­ler de l’avortement dans ce milieu ?
Ma famille était mor­mone. L’avortement était tota­le­ment tabou. La contra­cep­tion l’était à peine moins. Mais, contrai­re­ment à ma sœur, cela me révol­tait. Je sen­tais à quel point il s’agissait d’une contrainte injuste impo­sée aux femmes au nom de la reli­gion. C’est pour­quoi j’ai tou­jours été favo­rable à l’avortement. J’ai moi-même eu neuf enfants, mais c’étaient des enfants choi­sis.

— Votre mater­ni­té super­la­tive vous a‑t-elle valu des regards sus­pi­cieux en poli­tique ?
Bien sûr. Quand j’ai débu­té, il m’arrivait fré­quem­ment de m’entendre dire que je n’avais qu’à m’occuper de mes enfants. Quand je suis deve­nue ministre, cela s’est empi­ré. La situa­tion des femmes est com­pli­quée… Quand on n’a pas d’enfants, on est une ambi­tieuse qui sacri­fie tout à sa car­rière. Quand on en a, on est une mau­vaise mère si l’on n’est pas à la mai­son. J’ai quatre filles, dont deux ne veulent pas d’enfants. Je trouve ça très bien et je ne leur ai jamais dit qu’elles allaient le regret­ter : pas du tout ! Mais à côté de ça, une femme doit pou­voir avoir le nombre d’enfants qu’elle veut et faire car­rière en même temps.

C’est très rare d’être à 100% sûr d’une déci­sion

— Vous, vous vou­liez des enfants… beau­coup.
J’avais une vision très roman­tique de la vie : beau­coup d’enfants, être heu­reux tout le temps et vivre dans un cocon. Finalement, tout n’a pas été facile et j’ai fini par divor­cer. J’ai atten­du que mon der­nier ait dix-sept ans. Par la suite, mes enfants m’ont dit qu’ils n’avaient pas com­pris pour­quoi je n’étais pas par­tie plus tôt. Je leur ai répon­du : « Mais pour vous ! » Et là, mon fils aîné m’a fait remar­quer qu’ils ne m’avaient jamais rien deman­dé. Parfois, on s’impose de ces scé­na­rios ! Mes filles, elles, ont divor­cé quand elles esti­maient devoir le faire, enfants ou pas.

— Dans le choix de pour­suivre ou d’interrompre une gros­sesse, il y a sou­vent aus­si de l’ambivalence, non ? On veut l’enfant mais on n’est pas amou­reuse du père, on est amou­reuse du père mais on ne veut pas l’enfant, on a trom­pé, on s’est trom­pée…
Je le pense, abso­lu­ment. Dans la vie, on est sou­vent dans le brouillard. C’est très rare d’être à 100% sûr d’une déci­sion. On est sou­vent à 50%, 70%… Mais, comme je l’ai tou­jours dit à mes enfants, il faut s’efforcer de ne pas avoir de regrets. Si j’avais dû avor­ter à cause des cir­cons­tances, je l’aurais fait. J’aurais essayé de me dire que c’était un cadeau que je fai­sais à cet enfant : le cadeau de ne pas venir au monde avec une mère qui n’aurait pas été prête.

— L’avortement vous semble-t-il exclu­si­ve­ment une ques­tion de femmes ?
Profondément. À mon sens, la déci­sion revient entiè­re­ment à la femme. Bien sûr, de plus en plus de jeunes hommes se sentent pères. Ils veulent la garde alter­née, ils s’occupent beau­coup de leurs enfants : c’est le cas de mes deux fils qui ont divor­cé. Je m’en réjouis, cela me rend fière : ils n’ont peut-être pas tou­jours été de super maris mais ce sont de bons pères. Mais ça, c’est pour l’enfant qui est né. Tant que l’enfant n’est pas né, on n’est pas père. Être père, c’est un acte social.

Sofie Merckx, 45 ans, PTB, dépu­tée fédé­rale
— Vous êtes méde­cin géné­ra­liste. L’IVG fait-elle par­tie de votre quo­ti­dien ?
Le quo­ti­dien des géné­ra­listes, c’est plus exac­te­ment les gros­sesses non dési­rées, qui peuvent ou non abou­tir à une IVG. Maîtriser sa fécon­di­té, ce n’est pas une évi­dence.

Maîtriser sa fécon­di­té est un grand tra­vail pour les femmes

— Vous esti­mez qu’il y a encore des pro­blèmes d’accès à la contra­cep­tion ?
Oui, il y a encore du tra­vail à faire, notam­ment au niveau du coût. Mais, même avec la contra­cep­tion, nous n’évacuerons jamais la ques­tion de l’IVG. N’oublions pas que six femmes sur dix qui avortent sont sous contra­cep­tion. Il ne s’agit pas que de jeunes filles peu pré­voyantes ! Maîtriser sa fécon­di­té est un grand tra­vail pour les femmes.

De l’âge des pre­miers rap­ports jusqu’à 50 ans, on risque treize fois par an de tom­ber enceinte alors qu’on sou­haite géné­ra­le­ment entre une et trois gros­sesses, au maxi­mum. Vous ima­gi­nez ? Il faut arrê­ter l’hypocrisie. Qui n’a jamais pris la pilule du len­de­main ou ne connaît pas une amie qui a dû la prendre ? Quelle femme n’a jamais été sou­la­gée après un test de gros­sesse néga­tif ou l’arrivée des règles ?

On peut vomir avec la pilule ou sim­ple­ment ne plus être sous contra­cep­tion parce qu’on n’avait plus de par­te­naire et avoir un rap­port sexuel quand même. Quand j’entends cer­tains dire « elles n’ont qu’à se pro­té­ger », j’ai envie de deman­der : qui dans la salle n’a jamais eu un rap­port non pro­té­gé ? Personnellement, je me suis fait liga­tu­rer les trompes il y a deux ans et, depuis, j’ai une vie plus tran­quille.

— D’un point de vue médi­cal, que pen­sez-vous de l’allongement du délai de douze à dix-huit semaines de gros­sesse ?
À dix-huit semaines, il y a zéro chance de sur­vie. Ce n’est qu’à par­tir de vingt-deux semaines qu’on peut pra­ti­quer des soins inten­sifs pour les bébés dési­rés. On est encore à quatre semaines de dif­fé­rence. Et pour les bébés de vingt-deux semaines, les chances de sur­vie ne sont que de 50 %, avec un risque de han­di­cap impor­tant.

Kattrin Jadin, 39 ans, MR, dépu­tée fédé­rale 

— La ques­tion de l’IVG vous a‑t-elle tou­jours mobi­li­sée ?
Oui, parce qu’elle relève de la liber­té de déci­der de son des­tin en tant que femme. Je pense que le légis­la­teur n’est pas un juge.

— Cela vaut-il dans tous les dos­siers ?
La pre­mière fois que je me suis fait cette réflexion, c’était au sujet de l’euthanasie des enfants. Il faut se docu­men­ter, il faut appro­fon­dir, oui, car le sujet est extrê­me­ment déli­cat. Au final, je me dis : qui suis-je pour ne pas octroyer une liber­té à celui qui estime être dans une souf­france insup­por­table ? J’ignore ce que je ferais face à une gros­sesse non dési­rée mais qui suis-je pour dire à une autre qu’elle ne peut pas avor­ter si elle le veut ?

Le légis­la­teur n’est pas un juge

— Voici le corps des femmes remis au centre des négo­cia­tions gou­ver­ne­men­tales. Qu’est-ce que ça vous ins­pire ?
L’IVG déchaîne encore les pas­sions. C’est un sujet qui ren­voie cha­cun à soi-même. Il y a de l’irrationnel, des fausses infor­ma­tions qui cir­culent. Cela me gêne quand la presse en parle uni­que­ment comme d’un fait poli­tique : c’est un sujet de socié­té.

Marie Nagy, 62 ans, Défi, dépu­tée bruxel­loise 

— Quel est votre pre­mier sou­ve­nir lié à l’IVG ?
Celui de Simone Veil. Cette femme très déter­mi­née, au milieu d’une assem­blée d’hommes. Sa force, mais aus­si sa dou­ceur : ce mélange capable de faire avan­cer la socié­té.

— Vous êtes née et avez gran­di à Bogotá. Votre mère est colom­bienne, votre père hon­grois. Quelle édu­ca­tion avez-vous reçue sur ces ques­tions ?
Je me sou­viens d’avoir un jour par­lé de l’avortement avec ma mère, qui est très croyante. J’étais révol­tée par la posi­tion de l’Église et ma mère me disait : « Tous ces curés, tu sais, ils ne peuvent pas com­prendre… ». Elle pen­sait que ce n’était pas de l’hypocrisie mais que réel­le­ment il y avait là quelque chose que les hommes ne sai­sis­saient pas. Mon père, lui, était très fémi­niste. Nous étions trois filles et ils vou­laient que nous soyons auto­nomes.

Il faut se mettre à l’a­bri d’une magis­tra­ture qui serait plus conser­va­trice

— La Hongrie, comme la Pologne, a fait demi-tour sur le droit à l’avortement.
Pendant toutes les années de com­mu­nisme, jusqu’en 1989, l’avortement ne posait pas de dif­fi­cul­tés dans les pays de l’Est. La légis­la­tion pro­té­geait tota­le­ment les femmes. C’est pour­quoi, y com­pris en Belgique, il faut se mettre à l’abri d’une magis­tra­ture qui serait plus conser­va­trice. Je trouve qu’aujourd’hui déjà, il y a moins de liber­té de ton. La reli­gion, par exemple, est un sujet que je n’aborde pas volon­tiers si je ne suis pas dans un cercle que je connais. Or, ce qui va avec la reli­gion, c’est un rap­port aux femmes empreint d’inégalités, de sou­mis­sion à l’homme et à Dieu.

— Vous par­lez de toutes les reli­gions ?
Il me semble que même chez le dalaï-lama, la femme n’est pas tout à fait l’égale de l’homme… En tant que femme, oui, je me méfie des mou­ve­ments reli­gieux.

— Il y a aus­si de nom­breuses femmes par­mi les mili­tants anti-IVG.
Les femmes ont par­fois été le bras armé des causes anti-femmes, dans une sorte de syn­drome de Stockholm. Elles repro­duisent l’oppression vis-à-vis de leurs filles, à l’image de celles qui pra­tiquent l’excision. Le moment magique, c’est quand une femme âgée libère les plus jeunes des règles des hommes.

Darya Safai, 44 ans, N‑VA, dépu­tée fédé­rale 

— Vous êtes née et avez vécu en Iran jusqu’à vos 25 ans. Parliez-vous de sexua­li­té ?
Dans un régime tota­li­taire isla­mique, tout cela était tabou. Dans les années 1980, l’ayatollah Khomeini encou­ra­geait la nata­li­té afin de ren­flouer les rangs des sol­dats de l’Islam. Les pré­ser­va­tifs étaient inter­dits. Ici, nous avons la contra­cep­tion : c’est pour­quoi il me semble impor­tant de sen­si­bi­li­ser à la pré­ven­tion. Il faut pré­ve­nir car après, on parle d’une vie humaine.

— L’IVG et la contra­cep­tion ne sont-elles pas com­plé­men­taires ?
Une femme peut oublier sa pilule. Ok : elle doit avoir le choix. Mais il ne s’agit pas d’enlever une dent. Je crois qu’il faut faire des efforts vis-à-vis des femmes qui viennent de pays où tout cela est tabou et qui arrivent chez nous sans être infor­mées.

Qui sont les femmes qui veulent avor­ter après trois mois ?

— L’IVG concerne aus­si des femmes nées en Belgique et sous contra­cep­tion…
Oui, mais pour­quoi aller au-delà de trois mois de gros­sesse ? Qui sont les femmes qui veulent avor­ter après ce délai ? Est-ce que ce sont des femmes qui ont gran­di ici ? Ou des femmes qui viennent d’arriver et ne connaissent pas les pos­si­bi­li­tés en matière de contra­cep­tion ? Je ne montre pas du doigt : je demande une étude. Je veux savoir pour­quoi elles ne l’ont pas fait avant et si, par­fois, il n’y a pas un homme qui les pousse à le faire.

Vanessa Matz, 46 ans, CDH, dépu­tée fédé­rale 

 — Quand avez-vous été confron­tée pour la pre­mière fois à la ques­tion de l’IVG ?
Au début de mes études de droit, une amie très proche a avor­té : je suis la pre­mière per­sonne à qui elle en a par­lé. À cette époque, j’avais un point de vue très théo­rique. Je pen­sais qu’il était sou­hai­table de réser­ver l’avortement à des cas de viol, de mala­die. Une fois qu’on est confron­tée à une situa­tion qui n’entre pas dans ces cases, la réflexion évo­lue.

Pour cette amie, ce n’était pas l’histoire d’un soir mais ce n’était pas non plus l’histoire de sa vie. La pour­suite ou non de cette gros­sesse condi­tion­nait la suite de sa car­rière. Nous avons par­ta­gé une soi­rée de réflexion et ce choix nous est fina­le­ment appa­ru comme une évi­dence. Plus tard, j’ai eu d’autres amies qui n’étaient ni légères ni com­plè­te­ment allu­mées et à qui c’est arri­vé. Des femmes qui étaient dans des zones grises, qui avaient vou­lu un enfant pour sau­ver un couple qui bat­tait de l’aile et se ren­daient compte que ce n’était pas une solu­tion. Des femmes dont le couple a d’ailleurs explo­sé quelques semaines plus tard.

— Ces situa­tions sin­gu­lières ont donc modi­fié votre point de vue ?
Sans aucun doute. Je venais d’un milieu pré­ser­vé et, comme beau­coup de Belges, d’un milieu chré­tien, quoique ouvert sur ces ques­tions. Car je vou­drais quand même dire que je suis très bles­sée de cette cari­ca­ture qui est faite aujourd’hui des « cathos ». Ce qui m’énerve le plus est cette idée qu’il y aurait d’un côté les pro­gres­sistes et puis les autres. C’est abso­lu­ment réduc­teur. Tout libre-pen­seur atta­ché à la vie humaine doit avoir cette réflexion sur l’IVG, qu’il soit catho ou pas catho.

On ne parle pas d’un bout de caou­tchouc

— Il vous semble qu’on éva­cue le débat sous cou­vert de pro­gres­sisme ?
Voilà. Je suis ter­ri­ble­ment cho­quée par le fait que le CDH n’ait pas été asso­cié au groupe de tra­vail sur cette loi. Un dépu­té a dit que nous les aurions « tirés vers le bas » ! C’est une manière d’enfermer les élus et les citoyens dans des anta­go­nismes dont ils ne veulent pas.

Les valeurs huma­nistes incluent le res­pect de cha­cun, avec ses orien­ta­tions phi­lo­so­phiques, sexuelles. Pourquoi serions-nous les méchants qui ne vou­draient pas évo­luer sur l’avortement ? C’est faux. La réduc­tion du délai de réflexion, Catherine Fonck l’avait déjà pro­po­sée en 2018. La levée des sanc­tions pénales, nous n’avons aucun pro­blème avec ça. Nous ne sommes pas à mettre dans le même sac que le CD&V qui ne veut pas du tout de cette loi et en fait la condi­tion de la for­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment.

— CD&V et CDH se rejoignent néan­moins sur le refus de l’allongement du délai de douze à dix-huit semaines de gros­sesse. Quelle est votre posi­tion per­son­nelle ?
Je suis mino­ri­taire au sein du par­ti car, contrai­re­ment à Catherine Fonck, je suis prête à mon­ter un peu plus haut. Pas jusqu’à dix-huit semaines, mais jusqu’à qua­torze. En allant jusque-là, on pour­rait atteindre la majo­ri­té des femmes qui partent aujourd’hui aux Pays-Bas parce qu’elles ont dépas­sé le délai. C’est une posi­tion prag­ma­tique. Mais je n’irai pas au-delà : jamais je ne vote­rai les dix-huit semaines. On ne parle pas d’un bout de caou­tchouc.

— Vous avez eu de graves pro­blèmes de san­té au cours des der­nières années, notam­ment une algie vas­cu­laire de la face, appe­lée « mala­die du sui­cide » en rai­son des dou­leurs into­lé­rables qu’elle pro­voque. Cette grande souf­france a‑t-elle fait évo­luer vos posi­tions sur cer­tains sujets ?
C’est inter­pel­lant que vous me posiez la ques­tion. Cela paraît au départ sans lien, mais je pense que le lien existe. Non, en fait : j’en suis sûre. On ne voit pas les choses de la même manière quand on souffre. Je ne sou­haite pas à mon pire enne­mi ce que j’ai et, pour­tant, je consi­dère que c’est une expé­rience très riche. Avec mon esprit de juriste, je pou­vais me mon­trer un peu rigide.

Je suis tou­jours atta­chée à la rigueur, mais j’ai aus­si com­pris que la détresse humaine ne se réglait pas par la loi. La souf­france phy­sique m’a aidée à com­prendre la souf­france morale des femmes et à la relayer de manière plus juste, notam­ment en matière de vio­lences conju­gales. Peut-être suis-je prête à mon­ter à qua­torze semaines dans le dos­sier IVG pour cette même rai­son. Au début, ça me vexait beau­coup qu’on me le dise, mais je dois l’admettre : la souf­france m’a ren­due plus humaine.