Les grandes manœuvres de Jean-Michel Javaux

À Amay, entre la centrale nucléaire de Tihange et le stade Freddy Terwagne, le bourgmestre Jean-Michel Javaux se donne des airs de châtelain cool et débonnaire. Mais l'ancien président emblématique d'Ecolo, également président de la société Meusinvest, ne s'occupe pas que d'affaires locales. En toute discrétion, il réfléchit à l'avenir, au renouveau politique, à un centre plus actif que mou. Comme, avant lui, un certain Emmanuel Macron. Alors, come-back ou pas come-back ?

Portrait par François Brabant
Photos Jelle Vermeersch

Je m'abonne

Les noms des héros figurent de part et d’autre de la lourde porte en bois, sur deux stèles en pierre bleue, surmontées d’une inscription : Amay à ses morts. Ils avaient quitté leurs foyers au printemps de leur vie, mobilisés pour une guerre éclair, croyait-on. Ils ont été dissous dans une horreur sans nom. Et pour l’éternité, leur souvenir encadre l’entrée de l’hôtel de ville. Blaise, Bodart, Cominette, Dony, Ferrière, Haway, Kinet, Lacroy, Putzeys… Les patronymes exhalent la Hesbaye et le Condroz, ces pans de la province de Liège qui dodelinent autour de la Meuse. Le fleuve coule non loin de là, à deux cents mètres à vol d’oiseau. Magnétique en février, scintillant en juillet, lugubre en novembre. De passage à Amay, en 1842, Victor Hugo s’était ému devant « ce ravissant contraste qui est tout le paysage de la Meuse ». « Rien de plus sévère que ces rochers, rien de plus riant que ces prairies », notait le poète. Le contraste est resté, la Meuse aussi, malgré le paysage saccagé par les quatre-façades, et les réacteurs nucléaires de Tihange, plantés deux kilomètres en amont.

L’hôtel de ville se situe chaussée Freddy Terwagne, à côté du stade Freddy Terwagne. Figure marquante du régionalisme wallon, ministre socialiste, cet ancien résistant venait de devenir bourgmestre d’Amay lorsqu’il est mort en février 1971, âgé de 45 ans à peine, emporté par la maladie. Quatre décennies plus tard, le porteur de l’écharpe mayorale est à nouveau un grand nom de la politique belge. Jean-Michel Javaux n’a pas seulement été le président emblématique d’Ecolo, il n’est pas seulement le président de la société Meusinvest. Il est aussi l’une de ces personnalités intrigantes à force d’être discrètes. Son retrait quasi total de la scène nationale a valeur d’énigme. Que devient-il ? Que veut-il ? Que prépare-t-il ?

Ce lundi matin, il planche sur l’ordre du jour du prochain conseil communal. Il s’occupe aussi de réceptionner en personne le courrier apporté par le facteur. Ce dernier, en bermuda, l’écusson du Standard tatoué sur le mollet, détaille le menu haletant de son week-end à thème « highlanders », entre festivités en kilt et parcours d’obstacles dans la boue. « Et t’as raté un match pour ça ? » interroge le bourgmestre, incrédule.

Replié sur ses terres amaytoises, Jean-Michel Javaux se plaît à se donner des airs de châtelain cool et débonnaire. Mais il ne reste pas inactif pour longtemps. Au début du mois de juillet, La Libre Belgique a révélé son rôle moteur dans un groupe de réflexion baptisé E-Change. On y retrouve notamment deux ministres en exercice, Alda Greoli (CDH) et Didier Gosuin (Défi), un ancien ministre, Melchior Wathelet (CDH), ainsi que des personnalités issues du monde de l’entreprise, comme Bruno Venanzi, le patron de Lampiris. « Notre question de départ, c’est : comment améliorer le fonctionnement de l’action politique ? » synthétise Jean-Michel Javaux. Avant d’énumérer les cinq mots qui servent de boussole à leur réflexion : émancipation, équité, entreprise, Europe… Il bute sur le cinquième. « Zut, je ne retrouve plus le dernier. » Il sonde sa mémoire et, au bout de quelques secondes, la solution lui revient. « Ah oui, environnement ! »

« Seule certitude, on n’allait pas reproduire le schéma d’un parti politique, détaille-t-il. Car le consensus de base parmi tous les membres du groupe, c’était qu’un parti enferme le raisonnement. » Le groupe fonctionne dans la plus grande discrétion, avec l’espoir d’aboutir à des propositions novatrices sur les grands enjeux de la Belgique contemporaine. « Par contre, sur l’atterrissage des propositions, rien n’est encore tranché. Est-ce qu’on les soumet aux partis dans l’espoir qu’ils s’en saisissent ? Les dévoile-t-on lors d’une grande assemblée constituante ? Ce programme peut-il être la base d’une future coalition ? Malgré tous les dangers que nous percevons, on continue d’avancer. »

Ces doutes, en tout cas, ne freinent pas la réflexion de l’Amaytois, qui n’a jamais autant lu, autant réfléchi que depuis son retrait de la scène nationale. Il constate une « forme d’inertie de la vie politique depuis trente ans », « des non-réponses à des questions comme le vieillissement de la population ». « La mobilité qui éclate à la figure de tout le monde, c’est un problème majeur de non-anticipation », regrette-t-il. Mais que faire ? Depuis plusieurs mois, Jean-Michel Javaux oscille entre volonté de retour à l’avant-plan et aspiration à la tranquillité. L’indécision le tenaille.

L’Amaytois est un hésitant et, en même temps, un audacieux, parfois même un téméraire.

L’Amaytois est un hésitant et, simultanément, un audacieux, parfois même un téméraire. Dès les années 1990, il avait soulevé chez Ecolo la possibilité d’un cumul entre mandats d’élu local et de député, à une époque où la proposition était sacrilège. « Je suis moi-même à 95 % contre ma propre proposition, mais les 5 % restants continuent de me titiller », avait-il avancé en assemblée générale. Du Javaux typique. « Je n’arrive pas à avoir un avis définitif sur des questions comme le port du voile ou sur le travail au noir, avoue-t-il aujourd’hui. Et faut-il considérer la politique, oui ou non, comme un métier, une affaire de professionnels ? Là aussi, je doute. »

Jean-Michel Javaux est ainsi fait. Il adore brouiller les pistes et rien ne le réjouit plus que d’exhiber son refus du sectarisme. Qu’après des humanités au collège Saint-Quirin de Huy, il ait pris le chemin de l’ULB, bastion de la franc-maçonnerie, est un exploit – relatif – dont il se vante à la moindre occasion. Son père venait d’une famille plutôt libérale, active dans le commerce de beurre et de fromage. Dès ses 8 ans, le petit Jean-Mi l’accompagne dans les cafés enfumés d’Ampsin, Engis, Saint-Georges et environs, où il s’initie aux jeux de cartes et à leurs ruses – les concours de « couillon » lui sont vite familiers. Côté maternel, le grand-père dirigeait une entreprise de construction, tout en s’occupant de la fabrique d’église et en présidant la société de colombophilie locale. De nombreuses connaissances socialistes peuplent par ailleurs l’entourage des Javaux – Francis Grandfils, notamment. Ce chirurgien liégeois a épousé Christine, la fille de l’ancien vice-Premier ministre André Cools. Il est pressenti dans les années 1980 pour devenir le nouvel homme fort du PS amaytois. « Il venait assez souvent à la maison, je l’entends encore discuter avec ma mère. Il était socialiste mais assez critique sur le fonctionnement du parti. » Francis Grandfils mourra lors d’une campagne électorale : alors qu’il colle des affiches, son échelle est percutée par une voiture. « On ne saura jamais si c’était un accident ou si on a volontairement foncé sur lui. » À Amay, une salle communale porte désormais son nom.

« Pour comprendre un leader politique, observez ce qu’il faisait à 20 ans », a un jour suggéré le bourgmestre de Charleroi, Paul Magnette. À cet âge, où quand on aime c’est pour toute la vie (Ferré), Jean-Michel Javaux consacre l’essentiel de ses week-ends au patro d’Ampsin, une localité de la commune d’Amay. Créée par des frères salésiens, une congrégation réputée pour son ouverture, l’unité perpétue l’esprit du prêtre italien Don Bosco : priorité aux jeunes et à ceux qui souffrent. Entre organisation de soirées à thème, conception des déguisements et planification des activités pour les chevaliers (9-12 ans), conquérants (12-14 ans) et aventuriers (14-16 ans), le futur homme politique révèle d’indéniables talents d’organisateur et une grosse dose d’enthousiasme. « Dans l’équipe, la moitié des animateurs n’étaient pas croyants du tout, ou même athées », précise-t-il. Toujours ce besoin d’échapper aux canevas trop figés. À l’époque, il sort pendant un an avec Christine, la fille de Robert Collignon, le tout-puissant bourgmestre d’Amay. Il fréquente les Jeunes Socialistes, participe à leurs activités bières spéciales, sans jamais y être affilié. En sens inverse, le fils Collignon, Christophe (aujourd’hui député PS), sort avec une animatrice du patro et connaît bien le monde chrétien. Bref, les réseaux s’entrecroisent, même si un côté Peppone et Don Camillo perdure.

Dans le parcours de Jean-Michel Javaux, le chapitre du patro a son importance, car c’est à partir de cette matrice-là que va se fonder son entrée en politique. Vers 1993, parmi les patronnés, se dessine un petit groupe de jeunes épris de citoyenneté, auxquels viennent s’agréger d’autres connaissances. Ils veulent se rendre utiles, porter des idées nouvelles, participer à la démocratie, mais ne savent trop comment s’y prendre. Tous ressentent une allergie viscérale vis-à-vis d’un PS hégémonique et arrogant dans sa pratique du pouvoir. Les réunions ont lieu chez la grand-mère de Jean-Michel Javaux : celle-ci approche les 90 ans et, quand elle dort, la cave à vins et à whiskys, bien achalandée, offre un carburant précieux à ces jeunes assis dans les canapés du salon, au rez-de-chaussée de cette grande maison un peu vide. Peu à peu, une idée prend forme : déposer une liste aux élections communales toutes proches. Le geste ne manque pas de panache, dans une commune où le PS totalise alors dix-huit sièges sur vingt-trois. Le déséquilibre des forces en présence en fait hésiter plus d’un. « Beaucoup de gens nous poussaient aux réunions, tout en disant : allez-y, mais moi, je ne peux pas. C’est un peu la situation que je connais maintenant, d’ailleurs », s’amuse Jean-Michel Javaux.

Robert Collignon ne se méfie pas – l’avenir lui apprendra qu’il aurait dû le faire. Le socialiste, qui a participé aux grandes grèves de 1960 aux côtés de Freddy Terwagne, son mentor, est alors en pleine ascension politique. Il vient de présider la commission d’enquête parlementaire sur le drame du Heysel. Depuis le 1er janvier 1994, il est ministre-président wallon.

Le leader d’Ecolo au niveau national, Jacky Morael, a en revanche bien cerné tout le potentiel de la dynamique amaytoise. Liégeois, fils d’ouvrier, farouchement laïque, Morael travaille alors à crédibiliser Ecolo. Il incarne la seconde génération du parti vert, après celle des pères fondateurs Paul Lannoye, Philippe Defeyt et José Daras. Sa première rencontre avec le jeune Javaux se déroule au printemps 1994, lors du carnaval d’Amay. Il a 33 ans, huit de plus que son cadet. Ils sont attablés au café Le Relax et ont déjà bu beaucoup de péket quand la silhouette de Robert Collignon apparaît sur le pas de la porte. « Qu’est-ce que tu fais sur mes terres ? » alpague l’imposant socialiste, l’éloquence haute, la stature droite. « Tu sais, Louis XIV, ça s’est mal terminé pour lui. Faut faire attention, hein ! » réplique tout de go Morael. « Tu me prendrais même 5 % à chaque élection, je serais encore là pour trente ans », ricane Collignon. « C’est ce que tu crois. Parfois, ça se termine plus vite qu’on ne le croit », avertit Morael.

Entre Javaux et Morael, c’est un lien presque filial qui se noue. La puissance intellectuelle du Liégeois impressionne le jeune animateur du patro. Son affection protectrice l’apaise, aussi. Jean-Michel Javaux avait 22 ans quand il a perdu sa mère, en 1990. Peu après le scrutin communal d’octobre 1994, où Ecolo obtient 12 % des voix à Amay, il apprend que son père souffre d’un cancer du poumon. Celui-ci décédera le 25 avril 1996. Ce jour-là, Jean-Michel Javaux anime un débat sur le nucléaire dans son ancienne école, le collège Saint-Quirin de Huy, en présence notamment de Paul Lannoye. Juste avant de s’y rendre, il a appelé la compagne de son père pour s’enquérir de l’avancement de la maladie. « Il ne va vraiment pas bien », lui a-t-elle répondu. « Dès que le débat est fini, je viens », a promis Javaux. Il arrivera trop tard. « Cela reste un des plus grands regrets de ma vie. »

Javaux devient en mai 1995 assistant de la députée waremmienne Martine Schüttringer. En 1997, il accède à la présidence du Conseil de la jeunesse, un organe consultatif qui représente les 16-30 ans en Belgique francophone. Son vice-président est Denis Mathen, futur gouverneur de la province de Namur. L’ancien leader étudiant Fabrizio Bucella fait également partie de l’équipe dirigeante, qui mène de front des campagnes pour le droit de vote des étrangers et la sauvegarde des cabines téléphoniques. « Fabrizio et moi, on a été convoqués par Didier Bellens, le patron de Belgacom, exhume Jean-Michel Javaux. Il  a voulu nous offrir un GSM à chacun pour qu’on arrête nos actions. »

Javaux est l’une des jeunes pousses d’Ecolo, mais personne ne voit en lui une future star. Les dirigeants du parti le trouvent sympathique mais confus, et il n’a ni le tranchant ni la force de travail de Jean-Marc Nollet, la figure de proue de la génération montante – aux côtés d’autres personnalités passées par le mouvement étudiant, Philippe Henry, Emily Hoyos, Christophe Derenne, Christos Doulkeridis, Ronny Balcaen, tous ceux que Morael nomme affectueusement « les jeunes cons ».

Vient le miracle de 1999, vite suivi d’un cataclysme. Cette année-là, Jacky Morael mène son parti vers une victoire électorale spectaculaire, l’impose à la table des négociations, parmi les grands. Quand il devient acquis qu’Ecolo va entrer au gouvernement fédéral, Morael se profile comme un vice-Premier ministre naturel, logique. Pour des raisons diverses, cependant, plusieurs dirigeants écologistes (Philippe Defeyt, Henri Simons, Marcel Cheron, Olivier Deleuze…) considèrent avec réticence ce scénario. En interne, le triomphe électoral du 13 juin a débouché sur un climat détestable. Pendant les négociations, à une remarque du sourcilleux Philippe Defeyt, Jacky Morael a répondu brutalement : « Ta gueule ! Tu ne sais pas de quoi tu parles. »

Le sacrifice du premier des écologistes aura lieu lors de l’assemblée générale de Louvain-la-Neuve, qui doit valider la participation gouvernementale. D’emblée, Henri Simons attaque : « Ecolo doit désigner une vice-Première qui dispose d’un recul critique. » Sous-entendu : pas Jacky Morael, soupçonné d’être trop accommodant avec les libéraux Louis Michel et Didier Reynders. Dans son livre Ecolo au pouvoir, le journaliste Christian De Bast note qu’à ce moment, « le regard que Jacky Morael jette à sa voisine du premier rang, Isabelle Durant, trahit un intérieur broyé ». C’est la cruelle vérité : politiquement, Jacky Morael a été exécuté par les siens. Sa carrière se brise net à cet instant, alors qu’il n’a même pas quarante ans. Après l’assemblée générale, Jacky Morael se retrouve au café Grand-Place, à Louvain-la-Neuve, avec sa compagne Renata, Laurent Monniez, son bras droit, et Jean-Michel Javaux, qui vient d’être élu député wallon. « On ne dit pas un mot, se souvient ce dernier. On repart tristes. On vient d’une grande victoire électorale, on est entrés dans les gouvernements, mais j’ai l’estomac noué. »

Les débuts de Jean-Michel Javaux à la présidence d’Ecolo sont laborieux.
Le néophyte cumule les maladresses, ne convainc pas en interview.
L’aile gauche du parti milite pour l’évincer.

Fin août, alors que le jeune député célèbre son enterrement de vie de garçon, une nouvelle inconcevable lui parvient : Laurie, la fille de Jacky, est décédée d’une méningite foudroyante lors d’un camp en Croatie. Le soir du drame, elle porte le t-shirt qu’elle a reçu deux ans plus tôt, comme tous les invités, aux 30 ans de Jean-Michel Javaux.

Jacky Morael lutte pour ne pas perdre pied. Le 31 décembre 2000, il invite Jean-Michel Javaux et sa compagne Aurélie, enceinte d’un petit garçon, à passer le réveillon chez lui rue Hemricourt, dans le quartier des Guillemins, à Liège. « Ce soir-là, nous explorons en profondeur les fragilités et fragments d’espoir », écrira plus tard Javaux.

Théo Javaux voit le jour en avril 2001. Quelques mois plus tard, à nouveau, arrive l’incompréhensible. « Le petit part », murmure son père, qui ne cessera plus jamais de lui parler, de le veiller, de le prier, « comme une étoile », selon les termes confiés à la revue chrétienne RiveDieu, dans un entretien paru en 2013. Aujourd’hui, dans son bureau de l’hôtel de ville, il caresse un chapelet de dates comme autant de signes du destin. Il est né un 24 novembre. Jacky, le 26 novembre. Tom, le fils de Jacky, le 25 du même mois. Théo, un 5 avril. Laurie, un 12 avril. « Dans ces moments-là, on devient un peu mystique. Je me suis demandé pendant quelques jours : comment va-t-on pouvoir vivre après ça ? J’ai alors lu beaucoup sur la mort, dans la Bible, dans le Coran, dans la tradition juive, en étudiant les grands destins tragiques de l’histoire. Dans ces cas-là, on cherche des bouées de relativité. Après la mort du petit, après la mort de ma mère, après la mort de mon père, il y a du Cyrulnik, il y a de la résilience. En tant que bourgmestre, j’ai dû annoncer trois fois à des parents que leur fils unique venait de décéder. Alors je leur parle de ce que j’ai appris, j’essaye de prendre une part de leur douleur, c’est une sorte de petite mission que je me suis donnée. »

Javaux disparaît du circuit politique pendant presque deux ans. Puis, tout doucement, il sort la tête du noir. Les élections de juin 2003 se sont traduites par une défaite cuisante pour Ecolo. Tous les dirigeants du parti apparaissent décrédibilisés. Paul Lannoye, le père fondateur, se propose d’en reprendre la direction. Il se heurte à l’hostilité des cadres. Pour lui barrer la route, ceux-ci intronisent Javaux, l’un des rares à n’avoir pas été abîmés par la participation au pouvoir. Se joue alors l’éternelle querelle des modérés et des radicaux, des fundis et des réalos – des termes hérités des écologistes allemands. « En 2003, Javaux ne prend pas le pouvoir, on le lui donne, retrace un élu. L’oligarchie d’Ecolo le choisit pour écrire une nouvelle page et maintenir le parti sur une ligne réaliste. Mais le cahier des charges, ce n’est pas lui qui l’écrit. »

Les débuts sont laborieux. Le néophyte cumule les maladresses, ne convainc pas en interview. L’aile gauche du parti milite pour l’évincer. Beaucoup verraient en Nollet un leader plus fort, plus légitime, plus authentiquement écologiste aussi. Éric Biérin, à l’époque directeur de la communication d’Ecolo et l’un des piliers de la maison verte, se souvient bien du moment. « Chez Ecolo, je suis en permanence sous pression de la part de tas de copains qui me disent : m’enfin, va prendre l’avis de Nollet. Je réponds que je ne peux pas servir deux maîtres à la fois, et qu’il y en a un qui a été élu par l’assemblée générale. Mais j’ajoute aussi que Javaux doit d’urgence s’améliorer. »

En 2003, Javaux ne prend pas le pouvoir, on le lui donne.

Les mois suivants sont si catastrophiques que lors des Rencontres écologiques d’été, à Borzée, en août 2004, Éric Biérin s’adresse en catimini à Javaux :
« Mon vieux, secoue-toi les puces, sinon tu vas te faire dégommer, y compris par les réalos.
– Même par les réalos ?
– Oui, sinon je ne t’en parlerais pas. »
Un sursaut s’opère. Jean-Michel Javaux acquiert de la confiance, tout en assumant de détonner par rapport à certaines habitudes écologistes. En septembre 2005, il accepte l’invitation qui lui a été faite par le Royal Saint-Hubert Club de Belgique de venir parler à la journée de la chasse, organisée à la Paix-Dieu, à Amay. Ce jour-là, avant la sonnerie des cors, il plaide pour une gestion responsable, parcimonieuse, du gibier et cite l’exemple de Londres, où la chasse a permis la préservation d’espaces verts à la périphérie de la ville.

L’événement par lequel Jean-Michel Javaux va s’imposer définitivement au sein d’Ecolo se produit en octobre 2006. Aux élections communales, face à une liste socialiste emmenée par Christophe Collignon, Ecolo bondit à Amay de 17 % à 43 %. L’ancien animateur du patro Don Bosco ceint l’écharpe mayorale. Pour célébrer son triomphe, Javaux emmène ses colistiers écluser les bières au Relax, le café où Collignon père avait cru bon de l’humilier, douze ans plus tôt.

Les années suivantes sont celles de la Javauxmania. Dans les sondages de popularité, le président d’Ecolo se classe régulièrement troisième, devancé par Elio Di Rupo et Joëlle Milquet, talonné par Michel Daerden. Ce sont aussi les années où il apparaît le plus inspiré en débat. Avant d’affronter Michel Daerden sur un plateau télé, il a demandé à un ami de lui calculer le coût d’un logement social à Ans, la commune du ministre socialiste. Le jour J, la formule fait mouche : « Tu peux choisir, Michel, soit construire 230 logements, soit organiser le Grand Prix de Francorchamps. » Beau joueur, l’Ansois salue la trouvaille rhétorique : « Celle-là, elle est bonne ! »

Qu’il parade dans les loges du Standard, son club de cœur, ou bien dans les rades de Sclessin en compagnie des supporters ultras, « JMJ » est accueilli avec la même chaleur. C’est l’époque où Steven Defour, Marouane Fellaini et Axel Witsel emmènent l’équipe liégeoise vers deux titres successifs, en 2008 et en 2009. Le président d’Ecolo ne manque pas l’occasion de s’afficher à leurs côtés. Lui-même a joué à Ampsin, puis à Clavier. « J’étais flanc gauche, numéro 6. J’ai un énorme pied gauche capable de centrer, à la Vercauteren, et une bonne pointe de vitesse. J’ai même joué deux matches en équipe nationale en cadets. » Il voue un culte obsessionnel à Liverpool, et une passion sans limite pour le joueur islandais Ásgeir Sigurvinsson, vainqueur de la Coupe avec le Standard en 1981, élu meilleur joueur de la Bundesliga en 1984. Lorsqu’il était enfant, Sigur était le nom de son poisson rouge. Aujourd’hui, il poste sous ce pseudo sur le forum des Ultras Inferno. « Le football, ça ramène les pieds sur terre. Dans les années où j’étais le plus connu, en 2007-2008, j’étais aux toilettes quand un supporter m’a dit : eh bien, vous pissez comme tout le monde. D’ailleurs, c’est marrant, mon apogée a coïncidé avec celui du Standard. »

La période dorée s’achève en juin 2009, sur une victoire d’ampleur aux élections régionales, suivie à peine un an plus tard par une défaite sèche aux fédérales. Un slogan de campagne incompréhensible (« Ouvert pendant les transformations ») a sans doute brouillé le message écologiste. Plus inquiétant, Jean-Michel Javaux semble devenu incontrôlable. En l’espace de quelques semaines, il livre à la presse des confessions intimes à tire-larigot, évoquant tour à tour son pèlerinage à Lourdes (dans Le Soir), l’émotion de ses enfants quand ils entendent La Brabançonne (dans La Libre), les « petites crèmes » qu’il affectionne au lit avec son amoureuse (dans Télémoustique) et ses nuits en caleçon (dans La Dernière Heure). À un quotidien qui lui demandait s’il aurait voté Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy, en France, il a répondu : « Ah, question très difficile… Allez, je vais répondre Ségolène, parce qu’elle est plus belle en maillot. »

La magie Javaux n’opère plus. La contestation interne gronde. En bureau de parti, l’ex-députée Martine Schüttringer a déchiré devant tous sa carte de membre d’Ecolo. Elle accuse Javaux, qui a été son assistant parlementaire de 1995 à 1999, de ne penser qu’à lui, pas au collectif. On lui reproche aussi son discours flou, centriste à l’extrême. D’aucuns le surnomment « Jean-Michel Javel », « parce qu’il aseptise tout ». Les 541 jours de crise institutionnelle qui suivent le scrutin de juin 2010 achèvent de l’épuiser. Il se retire de la présidence en mars 2012. Le député fédéral Marcel Cheron, l’une des figures historiques du parti, a vécu de près le processus. « Alors qu’Ecolo porte comme un étendard la bienveillance envers la planète, c’est un parti très dur, en fait, d’une violence incroyable envers les gens. Jean-Michel Javaux est assez ouvert aux entreprises, plutôt éloigné des thèses syndicales, ce qui hérisse une frange de nos militants. Il a longtemps pu se tirer des conflits, qui étaient déjà bien présents, grâce à son habileté et à ses dons d’empathie. On lui pardonnait parce que c’était Jean-Mi. Un autre se serait fait dégommer. N’empêche, il y a eu des bureaux politiques où il était mis en procès. Je pense qu’il s’est tiré parce qu’il en a eu marre. Il ne l’a jamais dit mais je l’ai ressenti. »

Jean-Michel Javaux se concentre désormais sur Amay, où il consolide son assise populaire, recueillant 54,4 % des suffrages en octobre 2012. L’ex-président d’Ecolo s’épanouit aussi à travers un intérêt de plus en plus soutenu pour le monde économique. Il accède à la présidence de Meusinvest, une société liégeoise à capitaux partiellement publics qui aide les jeunes entreprises à se développer. Il devient administrateur de Lampiris et de Liège Airport. Et il s’évertue à brouiller les pistes, encore et toujours. Drôle d’écolo que cet homme qui se lie d’amitié avec le baron Jean-Pierre Hansen, administrateur délégué du groupe Electrabel. Les deux hommes passent des week-ends à Knokke et s’adonnent à des jeux de rôle : l’écologiste prend la place du producteur d’énergie nucléaire, et vice versa. L’un et l’autre doivent développer le meilleur argumentaire, à contre-sens de leur discours habituel, une façon pour chacun d’ôter ses œillères et de sortir de la pensée facile. Un autre soir, Jean-Michel invite Jean-Pierre Hansen pour un repas à trois, avec un convive surprise. Il fait de même avec Bruno Venanzi, le patron de Lampiris, producteur d’énergie verte et concurrent d’Electrabel. Le sommet se tient dans le restaurant d’Arabelle Meirlaen, sur la Grand-Place de Huy. « C’est comme ça qu’ils ont pu se rencontrer, alors qu’ils étaient sur des planètes différentes », jubile le président de Meusinvest.

« Depuis ses débuts, Jean-Michel Javaux s’est notamment nourri de l’envie de devenir un notable, décrypte Éric Biérin. Ce désir l’a beaucoup activé, sans que ça l’empêche de rester sympa. De ce point de vue, il a toujours eu vis-à-vis d’Ecolo une distance. Parce que le parti était à ses yeux non seulement l’instrument de l’écologie politique, mais aussi son instrument personnel. Et je n’ai rien à y redire, c’est infiniment respectable. »

 « Pour dire vrai, je crois qu’il se fout d’Ecolo. »
Éric Biérin

La mort de Jacky Morael, le 6 décembre 2016, c’est la perte d’un ami, d’un frère, d’un guide, une nouvelle étoile dans son ciel intime. C’est peut-être, aussi, la disparition d’un fil qui le retenait encore à Ecolo. Lors des funérailles, au centre de Robermont, sur les hauteurs de Liège, Jean-Michel, l’écolo pro-business, rend un hommage déchiré à Jacky, le militant de gauche. Et c’est le refrain de Bella ciao qui ponctue ses mots. « Comme une chanson qui, au départ, salue les travailleuses des rizières du Pô qui souffrent et meurent parfois à cause de leurs conditions de travail. Mais qu’on pourrait très bien rebaptiser aujourd’hui en Ciao, bello. Et surtout merci pour nos enfants et pour la planète. »

Son avenir ? Jean-Michel Javaux en parle désormais sur un mode évasif. Son mandat à Meusinvest s’achève dans un an et demi. Envisage-t-il un come-back au plus haut niveau politique ? « On ne peut pas dire que j’ai tout préparé pour être dans les meilleures conditions pour reprendre du pouvoir et être tête de liste Ecolo en 2019 », élude-t-il. Et si la suite se jouait en dehors d’Ecolo ? La question paraît de moins en moins saugrenue, tant la stratégie actuelle du parti lui déplaît. Le retour à une certaine radicalité souhaité par les actuels présidents, Zakia Khattabi et Patrick Dupriez, heurte sa nature modérée. Il a vécu leur élection comme un traumatisme, comme une remise en cause de sa ligne politique. À l’inverse, l’Ixelloise et le Cinacien considèrent que le salut d’Ecolo exigeait une rupture. Après une nouvelle défaite électorale, en 2014, ils ne se sont pas attardés à rassembler un consensus très large autour d’eux. Ils ont pris le parti au nom d’un besoin de renouvellement. La méthode lui est insupportable, parce qu’elle est antinomique avec ce qu’il est profondément. Il aurait pu se lancer dans une bataille interne, multiplier les prises de parole en bureau politique pour faire barrage à certaines velléités des nouveaux coprésidents. Mais il s’en abstient. Parce qu’il n’en a plus l’envie, peut-être.

« Il entretient un rapport désormais distant et distendu avec Ecolo, avance Éric Biérin. Je crois qu’il considère qu’il a apporté davantage à Ecolo qu’Ecolo ne lui a apporté, ou qu’en tout cas, l’opération est nulle. Et donc, il se sent libre. Pour dire vrai, je crois qu’il se fout d’Ecolo. Je ne pense pas du tout qu’il puisse être un soldat de réserve pour ce parti, parce que ça fait un bon moment qu’il pense à autre chose. »

Plusieurs sources indiquent par ailleurs que Benoît Lutgen, le président du CDH, a songé à Jean-Michel Javaux pour un poste de ministre wallon, en 2014 ou 2015. « Il pensait lui confier un grand ministère de l’environnement. Il voulait en faire le Nicolas Hulot wallon », confie un initié. Toujours est-il que les deux hommes entretiennent une amitié de longue date, qui remonte à leur jeunesse. Avec quelle implication politique ? Dans La Libre, en juillet 2016, l’ancien bourgmestre de Charleroi, Jean-Jacques Viseur, appelait Ecolo, CDH et Défi à « vivre ensemble plutôt que mourir séparés ». « Si ça ne tenait qu’à Lutgen et Javaux, à mon avis, ce serait vite décidé », ajoutait-il.

Beaucoup ont prêté à Benoît Lutgen l’intention de fonder un nouveau mouvement du centre, par-delà des frontières partisanes traditionnelles. « Lutgen m’a un jour glissé une phrase sibylline, confie Marcel Cheron. Du genre : quand est-ce que tu viens ? Toujours des allusions, jamais des choses très claires. Cela m’est apparu comme un rhabillage du CDH, pas du tout comme un concept innovant. » Le député de Nivelles reconnaît néanmoins que le moment est peut-être venu de faire sauter certains cadenas. « Pour moi, un parti n’a d’intérêt qu’au-dessus de 20 % des voix. J’ai toujours soutenu Jean-Michel Javaux dans cette perspective-là. Ce n’est pas de la mathématique, c’est du rapport de forces. Et je pense qu’il y a une place pour une force moderne sur le socio-économique, libérale sur le plan des idées, qui ose quitter le vieux postulat de gauche pour un résultat de gauche. Il y a là un rassemblement qui peut peser 25 %. Dans cet esprit, Javaux est indispensable pour pêcher au-delà du vivier écolo traditionnel. L’écologie politique, bon gré, mal gré, elle fait 14 %, 18 % dans les bonnes périodes, mais pour réussir le sorpasso, il faut des gens comme lui. »

La décision de Benoît Lutgen de mettre brutalement fin à l’attelage PS-CDH en Wallonie, le lundi 19 juin 2017, chamboule cependant la donne. « Deux jours avant, le vendredi, j’ai eu une longue discussion avec lui, rapporte Jean-Michel Javaux. On a parlé de beaucoup de sujets, notamment de Nethys et de la démission de Marie-Dominique Simonet à l’aéroport de Liège, mais pas du tout du coup qu’il préparait. » On devine l’Amaytois dubitatif, mais il ne s’étendra guère sur le pourquoi de ses réticences. « L’action de Jean-Claude Marcourt comme ministre l’Économie, c’était du solide. M’enfin, voilà… Moi, j’aurais mieux compris que Lutgen lance une opération après les communales d’octobre 2018, si on avait vu des coalitions PS-MR émerger un peu partout dans les grandes villes, pour préparer 2019. Dans ce cas-là, l’attitude du CDH aurait pu se comprendre. »

« Je n’aime pas les méthodes radicales, je trouve que ça fait peur. »
Jean-Michel Javaux

Il décrit un monde politique lézardé, à bout de souffle, et dans son propos, on sent poindre la tentation de se poser lui-même en recours, même s’il ne l’exprime jamais de façon explicite. « Je suis inquiet. Ces derniers mois, des mots très durs ont été échangés entre des acteurs de premier plan. C’est un esprit de revanche qui va animer les prochaines campagnes électorales, et je ne trouve ça ça bon. On dirait le tableau de Goya où l’on voit deux hommes qui se battent en duel dans les sables mouvants, et qui s’enfoncent. »

On le sent en questionnement. « Je crois très fort dans le programme de l’écologie politique, je reste persuadé qu’il doit être au centre des clivages futurs. Mais même au sommet de la vague verte, en 2009, alors que les trois partis traditionnels sont en recul, on ne fait que 20 %. » Insinue-t-il qu’il faut brutaliser les appareils politiques partisans ? Il lance la discussion sur un autre terrain. « Ma réflexion n’est pas aboutie sur la forme que peut prendre la composition politique en Belgique dans les prochaines années. Mais voyez Amazon, Google, la presse… Tout bouge. Et le monde politique fait comme s’il était immuable. Les partis doivent se réinventer, c’est ça, l’ambition d’E-Change. » Ces derniers mois, il a eu de longues conversations de fond avec le socialiste carolo Paul Magnette et le centriste namurois Maxime Prévot, deux personnalités qu’il estime beaucoup. Que se sont-ils dit ? Mystère.

Il ne cache pas son intérêt pour le nouveau président français Emmanuel Macron. « Tous ceux qui ont dit qu’il n’avait pas de projet n’ont pas lu son livre. Surtout, on ne peut pas nier qu’il a réussi à réenchanter une partie de la France. Ce qui est génial, chez lui, c’est qu’il a su toucher plein de gens qui ne se seraient jamais engagés en politique dans les rangs du PS ou des Républicains. C’est le plus intéressant dans sa démarche : le gars casse la politique de papa. Les Flamands l’ont aussi cassée il y a quelques années déjà, mais ça a dû passer, hélas, par l’émergence d’un parti qu’on n’aime pas, la N-VA. » Il se défend toutefois de vouloir devenir le Macron wallon, quand bien même certains l’y poussent. « Dans un système proportionnel comme le nôtre, si Macron se présente pour la première fois aux législatives, il se fait rétamer. C’est le système présidentiel qui lui a permis d’émerger. »

Bref, pas question pour Jean-Michel Javaux de mettre le feu au système politique belge. « J’ai toujours dit que j’étais évolutionnaire, pas révolutionnaire. J’ai une difficulté avec la radicalité. Je n’aime pas les méthodes radicales, je trouve que ça fait peur. » Même s’il admet : « J’aime encore bien mener des combats impossibles. »

Ces derniers mots contiennent sans doute l’entièreté du paradoxe Javaux. Car tout indique que, dans son esprit, la tentation était bien celle-là : révéler au grand public l’existence d’E-Change juste avant ou juste après les communales d’octobre 2018, avec l’espoir de déclencher un effet à la Macron, puis présenter des listes sous un nouveau label aux fédérales de 2019. À présent au milieu du gué, JMJ semble hésiter à aller jusqu’au bout de la démarche. Parce que les obstacles sont plus nombreux et plus hauts que prévu ? Qu’importe, pour se consoler de l’âpreté des luttes politiques, il lui restera toujours « ce ravissant contraste qui est tout le paysage de la Meuse. »

« Rien de plus sévères que ces rochers, rien de plus riant que ces prairies. »