Gino Russo : « Je pourrais être un leader »

Avec la marche blanche, en 1996, Gino Russo a fait trembler l'État belge. Aujourd'hui, il se sent toujours en lutte mais c'est un combattant fatigué et ambivalent. Un potentiel candidat de la rupture qui hésite, car la politique l'a beaucoup déçu. C'est que lui ne respecte pas les codes habituels du marketing électoral, plutôt inspiré dans sa vision du monde par le football italien, les films des frères Dardenne et, bien entendu, son vécu de père, d'ouvrier et de militant. Distribution de piques, en attendant la révolution.

Entretien David Bartholomé et François Brabant

Si on passe en revue l’histoire de la Belgique, depuis trente ans, le moment où les grands partis politiques sont le plus saisis de panique, c’est celui de la marche blanche, en octobre 1996. Et la menace porte alors un nom : Gino Russo.

Je pense que les responsables politiques du pays avaient peur, c’est le bon mot. Je m’en suis rendu compte lors d’une table ronde qui a eu lieu un peu plus tard, au parlement. Jean-Luc Dehaene, qui était alors Premier ministre, cherchait partout après moi dans les couloirs de la Chambre, parce que les photographes étaient là et qu’il ne me voyait plus. En fait, j’étais aux toilettes. Mais lui, il se demandait déjà si je n’étais pas parti. Il se disait : sans Gino sur la photo, ça va pas le faire. Les hommes politiques sont comme ça, ils ne pensent qu’à l’image.

Vous avez conscience à ce moment-là de faire trembler l’État belge, à vous tout seul, ou presque ?

Sûrement que oui. Quand j’étais dans le feu de l’action, d’instinct, j’étais un animal politique. En 1996, quand on retrouve les coupables, je suis en rage évidemment. Puis, je regarde aussitôt le calendrier, je vois que les prochaines élections ont lieu en 1999. Alors je me dis : si je veux réussir mon bras de fer, je dois tenir jusque-là. Si je tiens, je pourrai les obliger à changer certaines lois. Le rapport de forces, je l’avais, mais il fallait que j’arrive à le maintenir… C’était mon état d’esprit. Mais la tâche était trop lourde pour nous. On était trop affaiblis. On sortait de quatorze mois sans dormir. On retrouve les petites, c’était catastrophique, on aurait dû avoir les jambes coupées, j’aurais dû tout arrêter. Eh bien, je fais tout le contraire. Je vais sur le plateau du journal télévisé le jour de l’enterrement. J’étais déjà dans le rouge au niveau de l’énergie.

Ce sens politique profondément ancré en vous, d’où vous vient-il ?

Quand tu viens d’une famille d’immigrés, tu te politises tout seul, parce que tu sens qu’il y a un truc qui cloche. Enfant, j’étais parmi les petits Belges, mais il n’y a rien à faire, j’étais malgré tout un étranger. Automatiquement, ça développe un esprit politique. Et puis, ma mère était déjà secrétaire du Parti communiste italien dans le petit village où elle a grandi, en Sicile. Mon père, il était limite analphabète. Mon père et ma mère se sont mariés, parce que mon père a enlevé ma mère à 16 ans. Ils ont trouvé l’astuce de s’échapper une journée, et pour sauver l’honneur, ils se sont mariés.

Votre père avait comme vous ce côté insoumis, prêt à braver l’autorité ?

En un sens, oui. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il a été réquisitionné par l’armée italienne. Il devait aller combattre en Lybie. Alors, pour ne pas y aller, il s’est fait passer pour sourd-muet pendant plusieurs semaines. Pour vérifier s’il ne bluffait pas, on faisait tomber des pièces de monnaie dans son dos, on le réveillait à la caserne. Il a tenu des semaines, et il a fini par être déclaré inapte. L’ironie de l’histoire, c’est que tout son escadron est mort en Libye. Sans son stratagème, je ne serais pas ici à vous parler. Par la suite, il a travaillé dans les mines, dans des verreries en Allemagne, il a tout un parcours. Puis il est revenu en Sicile, pour repartir à nouveau vers la Belgique. Il a travaillé au charbonnage. Il s’est blessé à la tête à la mine, il a été en incapacité de travail. Après, c’est un peu nébuleux. Je n’ai jamais eu trop d’explications. J’avais 22 ans quand j’ai perdu mon père. Le cœur a lâché. Pour prouver que c’était en raison de son travail à la mine, on devait pratiquer une autopsie, sauf que dans les familles du sud de l’Italie, on ne fait pas des autopsies, on ne découpe pas les corps. Donc on n’a pas pu faire valoir que c’était la silicose.

C’est votre entrée à l’usine, ensuite, qui parachève votre éducation politique ?

J’ai été vite adulte. En 1982, il y a les grandes grèves à Cockerill, six semaines. Je pense que c’est à ce moment-là que je commence à mieux comprendre les hiérarchies dans l’entreprise, les injustices sociales, les enjeux économiques. Le drame de la sidérurgie liégeoise, c’est que les barons socialos s’étaient répartis les morceaux : une partie des usines à Seraing, une partie à Ougrée, une partie à Herstal, et c’est à cause de ça qu’on a eu une sidérurgie éclatée, au lieu de rassembler tout sur un seul site. La SNCB en profitait, parce que les trains transportaient la fonte liquide d’un endroit à l’autre de la ville. Tout ça m’a vraiment pris aux tripes. D’ailleurs, le syndicat est venu me chercher. Moi, je n’ai jamais fait un pas vers le syndicat. J’étais toujours en train de défendre la veuve et l’orphelin, alors que j’étais moi-même intérimaire. Je défendais des gens qui étaient dans des statuts plus avantageux que moi.

« Le changement viendra d’une personne.
Simplement d’une personne. »

Alors que vous n’avez jamais vécu en Italie, vous en gardez la nationalité. Pourquoi ne pas demander la nationalité belge ?

Pendant des années, les journalistes m’ont demandé : pourquoi vous ne faites pas de politique ? Je répondais systématiquement : je ne peux pas, je suis italien. Mais c’est un faux prétexte, on est d’accord. Je pourrais demander la naturalisation, je ne l’exclus pas d’ailleurs. La véritable raison, c’est que ce n’était pas le bon moment pour moi de m’engager. Carine et moi, on a eu tous les deux des années assez dures pendant dix, quinze ans. On était en guerre, au front.

C’était déjà votre opinion avant que votre épouse ne siège comme sénatrice Ecolo, de 2007 à 2009 ?

Oui. Moi je ne voulais pas qu’elle y aille. J’ai tenté de l’en dissuader. J’étais en conflit intérieur, car je sentais qu’elle avait envie d’y aller, et je ne voulais pas l’en empêcher. Mais sur le fond, moi, je ne voulais pas. Parce qu’on représentait une certaine lutte contre le système établi, et on allait offrir cette lutte à un parti politique. Qui en a fait quoi ? Qui n’en a fait rien de bon. Carine a été utilisée pour ses voix, c’est tout. Les dirigeants d’Ecolo ont vraiment eu une attitude politique, ils ont pris ce qu’il y avait à prendre puis ils ont laissé Carine dans le vide. Moi je ne voulais pas qu’on donne à un parti, quel qu’il soit, un combat politique qui était reconnu et qui avait un sens. Je ne voulais pas leur offrir ce cadeau. Parce que les états-majors politiques, ils n’ont rien compris de ce qu’on a fabriqué pendant des années. Ils ont juste la panique quand on est là. Ils ne comprennent pas trop ce qu’on dit mais ils voient que les gens nous suivent à fond.

Quand Carine devient sénatrice en 2007, vous ne nourrissez déjà plus aucune illusion sur Ecolo en tant que parti de transformation ?

Non, je n’en ai déjà plus aucune. Car j’ai vu comment leurs leaders sont venus plusieurs fois ici, à la maison, pour essayer d’enrôler Carine. Avec l’expérience que j’ai accumulée, j’en suis arrivé à la conclusion que si on veut faire de la politique, il faut un truc alternatif. Pourquoi j’irais faire ce qu’on fait déjà depuis toujours ? Je ne vois pas l’utilité. Par contre, si c’est une proposition alternative, en rupture, je ne dis pas non.

La rupture que vous appelez de vos vœux, comment pourrait-elle prendre forme en Belgique, avec un peuple qui donne l’impression d’être dans la bonhommie permanente, voire la passivité ? Ici, ce n’est pas la France, ni la Grèce, encore moins le Venezuela.

Cela viendra d’une personne. Simplement d’une personne.

Et cela pourrait être Gino Russo ?

Non, ce ne sera pas moi… Enfin, qui sait, pourquoi pas ? Je ne travaille plus. Dans les prochains mois, si je m’ennuie, qui sait ? Je pourrais vite me naturaliser et lancer un mouvement. Mais je sais que c’est compliqué, parce qu’il ne faut pas ramasser que les déçus de tout poil.

Si vous vous engagez dans une aventure de ce genre, vous deviendrez le concurrent de votre ami Raoul Hedebouw.

On pourra faire une alliance. (Il se met à rire.) On me l’a déjà dit plusieurs fois : tu t’imagines, si tu te mettais avec Raoul ? Là, ce serait la panique générale dans les partis traditionnels.

Mais vous êtes trop sage pour vous lancer dans une aventure aussi hasardeuse ?

Non, trop fatigué, je n’ai pas envie d’aller au combat, de recevoir des insultes. Parce que c’est comme ça quand tu deviens public. Tu te fais agresser, on t’envoie des lettres. On t’en veut parce que tu passes à la télé.

Raoul Hedebouw, il n’a pas essayé de vous attirer au PTB, d’utiliser votre image au service de sa cause ?

Jamais ! Il ne fera jamais ça. Ce n’est pas un rabatteur politique comme je les connais. Avec moi, il est très naturel, en réalité. Il ne m’a jamais rien demandé. Pas même : et quoi, ça ne t’intéresserait pas, de t’impliquer dans l’antenne du parti à Grâce-Hollogne ? Je crois que c’est par respect vis-à-vis de Carine et moi, et aussi pour ne pas faire insulte à mon intelligence. Il est hyper malin, Raoul.

On sent chez vous une hésitation, une ambivalence. Vous écartez l’idée de vous impliquer en politique, et en même temps, vous n’excluez pas tout à fait la perspective d’endosser un rôle de leader.

En général, ce genre de mission, on l’accomplit sur demande. Moi, on me l’a souvent demandé, et j’ai longtemps refusé. Mais là, vu que je ne travaille plus, je ne sais pas… Des gens comme moi, il doit en exister beaucoup. Mais ils n’ont pas toujours l’occasion de s’exprimer. C’est un concours de circonstances, un hasard malheureux qui fait que je peux m’exprimer. Si on avait sauvé ma fille, je ne serais pas là en train de vous parler.

Si jamais vous vous lancez, vous n’êtes pas du genre à faire les choses à moitié.

Une fois qu’on commence, on ne sait pas s’arrêter. Et puis, il y a une question d’orgueil, ou d’amour-propre. C’est mon côté sicilien qui remonte, là. Mais réussir un truc comme ça, en partant de rien, ça implique d’être bien entouré. À l’époque des Comités blancs, il y a eu un mouvement qui prenait forme, mais Carine et moi, on n’était pas très disponibles, bien que je me sois beaucoup impliqué là-dedans. C’était pas mal ! Ça ressemblait un peu au Mouvement Cinq Étoiles, avec une charte fondatrice. Pour moi, la marche blanche, c’est le début de la révolte européenne, c’est là que ça démarre. Les autorités ne savaient pas comment contrôler ce mouvement-là. Maintenant, ils savent comment faire, ils ont analysé comment ça fonctionnait. Je me suis toujours énervé sur ceux qui disaient que les marches blanches, c’était simplement une réaction émotionnelle, non rationnelle. Pour moi, c’était le vrai esprit de la révolution, quand la prise de conscience se passe dans la tête et non pas avec des armes. C’est cette prise de conscience-là qui fait peur. À l’époque, ceux qui étaient contre cette conscientisation ont mis beaucoup d’énergie à combattre le mouvement. Les critiques volaient. Les Comités blancs ont été traités comme ne l’a jamais été le Front National. On parlait de peste brune. Carine et moi, on nous a appelés « les ayatollahs à visage humain ».

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Chez Carine et Gino Russo

« On peut créer tous les mouvements qu’on veut, si tu montes sur le carrousel, tu tournes avec les autres mais tu ne parviendras pas à l’arrêter. Ce qu’il faut, c’est arrêter le carrousel et être hors-cadre. »

En 2013, quand le groupe sidérurgique ArcelorMittal annonce le démantèlement d’une large partie de ses activités liégeoises, vous êtes à nouveau sur la ligne de front, comme délégué syndical Setca dans l’entreprise. Quelques mois plus tard – et l’épisode est resté secret jusqu’à ce jour – Jean-Claude Marcourt vous propose de figurer sur les listes PS aux élections régionales. Pourquoi avoir refusé ?

J’aurais vraiment réfléchi à la proposition s’il m’avait laissé venir avec un ami sur la liste. Car tout seul, dans cette aventure-là, je me serais fait broyer. En fin de compte, je ne regrette pas du tout d’avoir dit non. J’aurais davantage servi, c’est-à-dire été utilisé, que je n’aurais pu servir. Servir, ça m’intéresserait, être utilisé au service du collectif, mais là, j’aurais été instrumentalisé comme Carine l’a été chez Ecolo. Elle n’a pas pu travailler. On ne lui donnait pas les outils, le soutien, surtout quand tu arrives comme ça sans avoir grandi dans le jeu politique.

On sent chez vous une immense déception vis-à-vis de Jean-Michel Javaux, qui présidait Ecolo ces années-là.

Oui, parce que lui, et d’autres, ce sont surtout des ambitieux… Je peux comprendre qu’on défende la ligne du parti, et qu’on se monte un peu la tête, mais qu’on perde de vue la fonction même de la politique, qui est de viser le bien du peuple, non ! Ils veulent avoir plus de parts du gâteau, plus de voix, plus de force… Ils tombent là-dedans. Je pense que tout le monde commence avec de bonnes intentions, mais que le système te bouffe. Il faut jouer le jeu, jouer des coudes, tricher, parce que sinon tu te fais démonter. Tu perds ta liberté, tu n’es plus toi-même. Ils s’enferment dans ces jeux de pouvoir, ils ne savent même plus ce qui se passe dans la réalité. Le monde n’existe plus. Je pense vraiment qu’ils sont enfermés dans un jeu. Cela, je l’ai compris à travers Carine. Il faut être fort pour ne pas glisser dans ce jeu-là, leur jeu absurde de luttes, d’oppositions constantes.

Vous avez davantage été déçu par le PS ou par Ecolo ?

Plus par Ecolo. J’ai naïvement cru que ça allait être une alternative, mais ses dirigeants se sont très vite comportés en miroir des autres partis. La machine les a pris, et Ecolo a fonctionné exactement comme les autres, avec la même hypocrisie, avec certaines de ses figures de proue qui se rapprochaient du MR, comme Jacky Morael. Aujourd’hui, je pense que ce dont on a besoin, c’est d’une réelle alternative. C’est pour ça que j’aime bien Mélenchon, le Mouvement Cinq Étoiles, Syriza, Podemos… Ces quinze dernières années, les responsables d’Ecolo n’ont pas proposé d’alternative. Pourquoi le feraient-ils maintenant ? Quant au PS, il a lentement glissé, il s’est écarté peu à peu de ses valeurs fondatrices. Maintenant, si on est plusieurs à entrer dans le PS et qu’on peut le changer de l’intérieur… Mais je suis lucide, aucune tentative de ce genre n’a jamais réussi. Une bonne idée qui pourrait surgir, ce serait peut-être des candidatures citoyennes au PTB, sans y adhérer ou en être membre.

Donc à vous suivre, les ferments de la colère sont là, mais il manque un leader.

Moi, je pourrais ! Je sais que je le pourrais. Un jour, après des élections, des journalistes de la VRT sont venus me voir. Ils cherchaient quelqu’un pour parler de la politique belge et ils avaient pensé à moi. J’ai fait l’émission en parlant de la politique, sans connaître les choses en profondeur, parce que je ne connais que les bases. J’en déduis que j’ai peut-être le potentiel d’être un leader, mais je n’en ressens pas le besoin. Par le passé, je me suis épuisé. Aujourd’hui, je suis tranquille dans ma vie, je n’ai pas envie d’aller à nouveau me cramer. Mais je serais capable d’aller le faire en dilettante. Et c’est comme ça qu’il faut le faire. Il ne faut pas avoir d’ambition dans ce genre de combat. Moi, vu que je n’ai pas d’ambition, que je ne recherche pas de résultat, je pense que je ne peux pas être mauvais. Les politiciens traditionnels sont obsédés par le résultat, ils ne peuvent qu’être mauvais. Car l’être humain va ressentir dans la communication qu’il y a quelque chose qui n’est pas vrai : il sent quand quelqu’un fait quelque chose de manière intéressée. J’éprouve ça vis-à-vis de Macron, moi. On voit trop qu’il répète sa leçon et qu’il la maîtrise bien. On peut créer tous les mouvements qu’on veut, si tu montes sur le carrousel, tu tournes avec les autres mais tu ne parviendras pas à l’arrêter. Ce qu’il faut, c’est arrêter le carrousel et être hors-cadre.

Au moment de l’affaire Dutroux, quels étaient vos rapports avec le Parti socialiste ?

J’avais rencontré Philippe Busquin, président du parti à l’époque. Patrick Moriau, qui était député et qui avait été son attaché de presse, me cassait les pieds avec ça : « Busquin veut te voir, Busquin veut te voir… » Un jour, au parlement, Busquin vient vers moi, la main tendue, et il me dit : « Il paraît que vous voulez me voir ? » Moi, je n’en avais rien à foutre, ni de lui ni des autres, je n’étais pas là-dedans. C’est une anecdote qui en dit long sur la façon de fonctionner de certains politiques… Au lieu de dire simplement : « J’aimerais bien qu’on se voie ». Récemment encore, je croise Jean-Claude Marcourt, il me dit qu’il faudrait qu’on se voie. Moi, je dis toujours oui, oui, mais… Il croit que je vais lui retéléphoner ? Je ne le ferai jamais, parce que je ne suis pas intéressé. Lui, peut-être, mais moi pas. Les politiciens sont vraiment dans un autre monde, et je le vois peut-être mieux qu’un journaliste, parce qu’ils se sont intéressés à moi pour que je leur serve à ramener des voix.

Vous n’avez jamais été tentés de fuir la Belgique, de partir ailleurs ?

Carine, oui, elle a été tentée, mais moi pas. J’ai mes racines ici, c’est terrible. J’aime bien la Belgique. Quand je retourne en Sicile, les deux premières semaines, tout m’amuse. Je me fonds dans cette culture où on fonctionne sans planning, où le facteur temps ne compte pas, où on se laisse vivre. Mais assez vite, ça m’énerve. La mentalité belge reprend le dessus. La Sicile, je l’appelle le tiret. À certains égards, on y est plus proche de l’Afrique que de l’Europe.

En février 1997, une marche multicolore pour l’emploi rassemble 80 000 personnes dans les rues de Clabecq, quelques jours après la liquidation des Forges. À l’issue de la manifestation, vous ne cachez pas votre déception au journal télévisé de la RTBF. « On aurait dû être beaucoup plus, car tout le monde est concerné par la question de l’emploi », dites-vous. Quelle relation aviez-vous avec Roberto D’Orazio, le syndicaliste qui incarnait la lutte des Forges ?

Disons que j’avais un peu d’avance sur lui. D’Orazio n’avait aucune connaissance du fonctionnement des médias. C’était un avantage que j’avais sur lui et que j’ai voulu lui transmettre, mais il n’était pas réceptif. Il faisait abstraction de la presse. Or, il ne faut pas sous-estimer la presse. S’il avait procédé autrement, peut-être qu’il n’aurait pas été banni.

« L’histoire montre que si les moyens avaient été mis en œuvre, ce qui aurait été fait si on avait été des personnes de l’establishment, le dossier aurait été démêlé rapidement. »

Pour vous, dans le monde médiatique dans lequel on vit, on ne peut jamais se mettre hors-jeu, c’est ça ?

Malheureusement, on ne peut pas dire tout ce qu’on pense. Moi, j’ai acquis une expertise à travers mon vécu. Cela me donne un avantage par rapport à d’autres qui ne connaissent rien et qui risquent vite de se faire exclure du jeu médiatique. On peut prendre l’exemple d’Abou Jahjah. En janvier dernier, après qu’un camion a foncé sur un groupe de soldats israéliens à Jérusalem, il écrit sur Twitter : « By any means necesary » (par tous les moyens nécessaires). Instantanément, il est viré de son poste de chroniqueur au Standaard, il est grillé. Moi, même si je pensais comme lui, je ne l’aurais jamais dit. Parce qu’une fois que tu es discrédité, c’est fini.

Que pensez-vous de la montée de l’extrême droite ? Vous êtes plutôt enclin à considérer les électeurs de ces partis-là comme des victimes du système ou comme des salauds ?

Moi, je dirais : d’abord, victimes du système. (Il s’interrompt.) Réfléchissons un peu pour ne pas donner trop vite une réponse. En fait, moi, je me demande comment les gens en arrivent à avoir des raisonnements d’extrême droite. Ils sont malheureux, frustrés, aigris. Mais moi aussi, j’ai été malheureux, frustré, aigri. Le phénomène reste énigmatique. Je n’ai pas la prétention de répondre à cette question-là. À un moment, je me disais, la solution, c’est peut-être la pédagogie, parce que le racisme repose sur de l’ignorance, sur un manque d’information. Mais je n’en suis plus si sûr. Est-ce que ce n’est pas plutôt, finalement, un des symptômes du capitalisme, de l’individualisme à outrance ?

Aujourd’hui, on ne peut plus regarder Liège en faisant abstraction de l’image qu’en ont donné les frères Dardenne. Avant La Promesse, ils ont réalisé des documentaires politiques. Mais ensuite, ils ont développé un cinéma très moral, humaniste, où la dimension politique est quasiment absente. Alors que la politique se trouve à chaque coin de rue à Liège, on ne voit jamais un bourgmestre dans leurs films, ni même un délégué syndical.

Moi, je suis un drôle de Liégeois. J’adore Liège, mais je n’ai pas de proximité avec tous les dirigeants qui gèrent Liège. Ce que j’aime bien chez les Dardenne, c’est qu’ils ont montré une réalité que beaucoup ne connaissaient pas. Et c’est sans doute eux qui ont le mieux exporté l’image de Liège. Je viens de recevoir d’un ami un magazine italien, de Padoue, plutôt de tendance chrétienne, et il y a trois pages sur le dernier Dardenne, La fille inconnue. Je vais donner l’article à Jean-Pierre. Lui, c’est un supporter de la Juve, comme moi. Et Fabrizio Rongione, un de leurs acteurs favoris, il est supporter de l’AS Roma. C’est un ami, on se charrie tout le temps sur le sujet. Le cinéma des Dardenne, tel que je le perçois, c’est de la politique autrement. La vraie politique, c’est ce qu’ils font : parler des gens, faire ressortir des problèmes de société. Dans leurs films, notamment Rosetta et Deux jours, une nuit, ils montrent les conséquences sur le terrain de telle ou telle mesure gouvernementale. Le cinéma des frères Dardenne essaye de faire ressortir sur écran ce qu’un certain milieu refuse de voir. Tout ça est très politique.

Dans les années 1980, le monde ouvrier était un bloc. Vous avez été témoin de son délitement au cours des trois dernières décennies. Deux jours, une nuit, ça raconte en filigrane cette histoire-là : une ouvrière est menacée de licenciement, mais pour sauver sa peau, elle ne peut compter que sur elle-même. Il n’y a pas de mobilisation collective, pas de syndicat. D’ailleurs, avec ce film, les Dardenne quittent les décors industriels de Seraing. Tout se passe désormais dans une PME, elle-même située dans un zoning, à la limite nord de la région liégeoise. C’est une parabole de l’évolution du monde du travail ?

De son isolement. Le travail devient une affaire individuelle. Quand j’ai commencé à travailler, il n’y avait rien d’individuel. Tout était collectif. Dès qu’on touchait à une personne, à une fonction, tout le monde se sentait concerné. L’évolution a été telle qu’aujourd’hui, on a l’impression qu’on est un, et un, et un, et un… Alors qu’avant, on formait des groupes.

En dépit de la solidarité qui le soudait, le monde ouvrier était aussi un monde dur, innervé par une violence latente.

Il y avait tout le temps des accidents. C’était souvent des coupures, parce qu’on manipulait de la tôle avec des gants assez fins. À l’époque, énormément de monde travaillait dans l’usine, ça grouillait. On bossait dans des mauvaises conditions, avec des objets qui coupent un peu partout. Et puis, l’alcool n’était pas interdit, il n’y avait pas cette obsession de la sécurité. Moi, j’ai commencé à Tolmatil, à Tilleur. C’était de la fabrication de tôles magnétiques. Pour y travailler, il a longtemps fallu posséder la nationalité belge. Quand j’y suis entré, c’était la première année où on engageait des non-Belges. Et donc je me suis trouvé avec tous des Belges d’un certain âge, qui n’étaient pas racistes mais qui aimaient bien taquiner l’Italien, le tchitcho, le macaroni. C’était un monde dur… Il faisait chaud, il y avait de la poussière. Mais moi, ça ne me pesait pas. Parce que je suis philanthrope, j’aime bien les êtres humains. Ce qui prime chez moi, ce n’est pas la dureté du travail, c’est la relation. Le travail m’a paru beaucoup plus pénible quand je suis passé employé, en 2001, parce que je me suis retrouvé avec des gens qui avaient une mentalité plus scolaire. La mentalité ouvrière est beaucoup plus dure, plus résistante par rapport à l’autorité. Le travail est moins difficile quand tu tapes sur ton clavier, que tu fais des petits fichiers Excell mais, pour moi, ça l’était plus que quand j’étais en fabrication.

Les sociologues français Stéphane Beaud et Michel Pialoux ont mené à la fin des années 1990 une longue immersion aux usines Peugeot, à Sochaux. L’essai qu’ils en ont tiré, Retour sur la condition ouvrière, montre bien comment la convivialité à l’usine passe par des détails, notamment les radios au bout des lignes de production.

Moi, j’étais comme un poisson dans l’eau dans cet univers. Mais c’est un peu comme les prisons. Les ouvriers qui font les pauses, ils sont un peu fous. Ils picolaient, ils se charriaient. C’est une façon de tuer le temps. Certains se mettaient à chanter au micro, sur les haut-parleurs de l’usine. On faisait des barbecues à l’intérieur, on coupait le tonneau en deux, on mettait le charbon de bois, on trouvait une grille, et allez, en avant ! Tout ça a disparu très vite, à une vitesse hallucinante. Le dogme du rendement s’est imposé en deux ans, pas plus. Moi, je l’ai senti comme une vague, vers 1989, 1990. Soudain, il fallait être rentable.

« La fable des parents unis était complètement fausse. »

Vous avez reçu une éducation hors de toute religion. Par la suite, vous n’avez jamais été tenté de prendre cette voie-là ?

C’est assez paradoxal, parce qu’en Sicile, tout le monde est croyant, et chez moi, il n’y a jamais eu un seul crucifix. C’est lié à la perte d’une sœur que je n’ai jamais connue : le premier enfant de mes parents est décédé à l’âge de sept ou huit mois. À la suite de ce choc, mes parents ont perdu la foi. Quand ma deuxième sœur est née, ils lui ont donné le même prénom : Venera. Dans ma famille, on ne m’a jamais mis de pression pour prier, aller à la messe, me marier à l’église… Mes parents avaient parfois des épisodes de croyance, et puis ils se détachaient. Moi, je n’ai jamais été attiré par la religion. Par une certaine spiritualité, oui, mais je ne passais pas par l’institution. La religion, c’est un genre de code, de constitution qu’on doit suivre, et selon moi, la spiritualité n’a pas besoin de constitution. Pour moi, il y a des fondamentaux : l’amour, le respect de l’autre, l’amitié, le partage. Pas besoin d’aller à l’église pour le savoir. J’ai presque l’impression que la religion, c’est pour les idiots, pour qu’on leur explique ce qui n’est pas bien. L’être humain a peut-être besoin qu’on lui rappelle tous les dimanches ce qu’il doit faire et ce qu’il ne doit pas faire.

Quel est votre regard sur les contradictions de la société italienne ? Le pays peut être analysé sous le prisme de la mafia, du contournement permanent des règles, des petits arrangements entre amis. Mais les Italiens, face à l’afflux des réfugiés, se distinguent aussi par une attitude admirable, tant les simples citoyens que de nombreux élus locaux, qui réagissent avec beaucoup de dignité.

Je regardais la télévision italienne, le soir où la Juventus a gagné le championnat. Les joueurs participent à des actions de solidarité, les entraineurs promeuvent des campagnes pour collecter des dons en faveur des migrants. Tant sur les chaines publiques que privées. L’Italie est un pays d’excès, qui peut basculer dans l’extrême droite, l’extrême gauche, l’anarchie… Et on y voit des communistes qui vont à l’église. C’est un pays qui part dans tous les sens. C’est pour ça que la nouvelle direction de l’Europe prendra forme en Italie. Je le pense vraiment, parce que c’est un pays où la population est capable de tout, dans un sens comme dans l’autre. Le Mouvement Cinq Étoiles, c’est une réaction, un genre d’alternative pour le citoyen italien. Beaucoup de jeunes sont actifs là-dedans. Ils ont cette volonté tenace et collective. Si un changement doit avoir lieu en Europe, il viendra de l’Italie. Un peu à la grecque, mais qui tiendra le coup.

Il est vrai qu’en Italie, les mouvements politiques naissent pour durer. Quand Silvio Berlusconi lance Forza Italie en 1994, il initie une lame de fond qui va durer vingt ans. Dans un autre registre, Giulio Andreotti, à la tête de la Démocratie chrétienne, a trusté le pouvoir pendant presque un demi-siècle.

C’est un pays particulier. En foot, même quand l’Italie joue contre une équipe nettement plus forte qu’elle, elle peut gagner. Les Italiens peuvent être très forts collectivement, ils ont le sens de la tactique. Il faut empêcher l’autre de jouer, mais il faut aussi aller marquer. C’est complexe. L’Italie, en football, c’est un peu comme les films des frères Dardenne. On n’y voit pas du grand spectacle, un festival de goals, mais on perçoit toute la complexité des second et troisième plans qui te donnent des émotions. Moi, je suis pour la Juventus, mais j’aime bien Naples aussi, qui développe un beau football, moins pragmatique. En cyclisme, il y a Vincenzo Nibali, c’est un vrai champion, il te donne des émotions. Sa manière de courir, ce n’est pas froid. Les tripes, c’est toujours plus fort que toutes les explications théoriques. Enfin, moi, je suis comme ça, je fonctionne avec les tripes et le cœur. C’est pour ça, peut-être, que j’aime bien Beppe Grillo et son Mouvement Cinq Étoiles, même s’il est facilement démontable.

Après la disparition de votre fille, les responsables politiques italiens s’étaient-ils manifestés auprès de vous ?

En 1996, j’ai rencontré Romani Prodi, alors président du Conseil, ainsi que d’autres membres du gouvernement italien, notamment Walter Veltroni, qui a aussi été bourgmestre de Rome. Prodi m’a dit : « Je vais aller trouver monsieur Dehaene. Je te promets que, dans les coulisses, j’irai le trouver. » À l’italienne, quoi. Et je suis sûr qu’il l’a fait, car plusieurs mois plus tard, j’ai eu un retour de la part de Stefaan De Clerck, ministre CVP de la Justice, qui m’a dit que j’étais un petit malin. J’ai aussi été reçu au palais Quirinal, la résidence du président de la République – c’était alors Oscar Luigi Scalfaro, un démocrate-chrétien. Très peu de personnes y sont entrées. J’étais avec mon fils Grégory, qui avait 12 ans, et avec Carine. Il s’agissait de discuter de la manière dont fonctionnait la justice belge. J’ai expliqué aux responsables politiques que j’ai rencontrés que Mélissa était italienne et qu’en Belgique, la justice travaillait mal. Je me suis senti très écouté par Prodi et Veltroni. Il faut dire qu’ils étaient habitués aux histoires de mafia. Je pense qu’ils voyaient un parallèle. Ce jour-là, avec Veltroni, on a fini par parler football. Il était lui aussi supporter de la Juventus. Il a offert une vareuse à Grégory.

Aujourd’hui, quel regard posez-vous sur l’état de la société belge ?

Carine l’exprime bien dans son livre (Quatorze mois, Renaissance du livre). Elle dénonce, mais en même temps, elle explique que certaines choses n’étaient possibles qu’en Belgique. On n’était pas dans un État policier, on a pu s’exprimer. Il y avait quelque chose de très démocratique dans la liberté qu’on a eue. On a dû être très malins pour pouvoir dénoncer, mais on a pu le faire. Ce que je peux reprocher, c’est que certains piliers de la société n’ont pas fonctionné comme ils auraient dû le faire. Mais on m’a laissé l’occasion de m’exprimer, de développer ce que je pensais. Ce n’était pas simple, mais la société belge m’a permis de le dire. Si ce que j’ai vécu s’était passé en France, en Italie, j’aurais été laminé, je n’aurais pas eu voix au chapitre. Non, je ne suis pas convaincu que dans un autre pays, j’aurais pu aller jusqu’où j’ai été.

Au mois d’août 2016, Raoul Hedebouw a fait scandale par ses propos sur la disparition de Julie et Mélissa. « Si c’était des enfants de richards, on les aurait cherchés », a dit le porte-parole du PTB. Comment avez-vous ressenti ses déclarations ?

Les propos de Raoul ont été taxés de populisme, on a dit qu’il n’avait rien compris. Mais ce sont les éditorialistes, les commentateurs qui n’ont rien compris. L’histoire montre en effet que si les moyens avaient été mis en œuvre, ce qui aurait été fait si on avait été des personnes de l’establishment, le dossier aurait été démêlé rapidement. Le premier jour, les enquêteurs ont déjà tout. Le nom est là. Les lieux. Il y a tout. Quand c’est quelqu’un de l’establishment et qu’on a peur, on met tout de suite tout en œuvre et on le coince. Là c’est un dossier pas si compliqué que ça. Faut arrêter de croire qu’il y a des milliers de Dutroux, et que Michèle Martin, c’était une femme comme les autres. Tout ça est faux. Ces gens sont des accidents de la vie. Heureusement, d’ailleurs, que ce sont des cas exceptionnels. Pour faire valoir les erreurs, on me fait croire que c’était chercher une aiguille dans une botte de foin. Non, Dutroux avait des antécédents, il avait été condamné, et puis on avait cité son nom, carrément, acté dans un PV avec son adresse et tout.

Au fil de votre parcours, vous avez été en contact avec tous les piliers de la société belge : la justice, le gouvernement, la monarchie, les syndicats… Et vous en êtes revenu sans devenir cynique ou fou. Même avec Jean-Denis Lejeune, le lien s’est coupé, mais vous en êtes revenu sain et sauf, si on peut dire.

Oui, mais avec Jean-Denis, il y a eu la fabrication de la fable des parents unis, qui était complètement fausse. La structure était surtout médiatique. On n’a jamais eu la même vision des choses. Avec notre vécu, nous, on voyait des choses que lui ne voyait pas. Quand on y songe, c’est un peu fou que l’on soit resté ensemble, Carine et moi. La plupart des couples qui ont traversé une épreuve similaire à la nôtre explosent. Je comprends psychologiquement pourquoi. Aussi bien la femme que l’homme ont besoin de changer d’histoire. Et pour tourner la page, pour changer d’histoire, on change de femme ou d’homme. On se dit : basta avec ça, il faut que je vive, il faut que je tourne la page. Je recommence autre chose. Parce que sinon, tout me rappelle Mélissa tout le temps.