Chez Carine et Gino Russo

Les coulisses d’une rencontre, par David Bartholomé

Nous sommes donc invités à entrer chez Carine et Gino Russo ; François Brabant, le journaliste qui conduira l’entretien que Gino nous accorde et moi, le « rocker » belge.

L’idée de me convier à l’entrevue vient de François. Pensait-il que je tenterais des saillies abstraites avec des cheminements inattendus ? Je me boostais l’ego à rêver qu’il nous imaginait en Woodward et Bernstein belges. Terrifié à l’idée qu’il comprenne que je n’étais que le Bernstein de Dustin Hoffman, j’ai alors préparé cet entretien comme un dératé. Je ne l’admettrai pas parce que je préfère que Carine, Gino et François pensent que j’ai l’intelligence brillante et spontanée.

Carine, d’ailleurs, à l’entrée du séjour, s’élance et me dit : « Ah je te reconnais, je t’ai vu à la télévision dans… (je m’attendais ici à ce qu’elle ajoute “dans un clip, dans une émission sur les grands artistes qui ont marqué le XXe siècle, en concert, etc.”)… je t’ai vu dans l’émission culinaire d’Adrien Devyver ! »

(Tout ce chemin dans le monde de la musique pour être observé à cuire des rognons de bœuf.)

Depuis longtemps, François Brabant examine, bienveillant et concentré, le monde politique francophone de Belgique et il le fait sans juger. J’insiste : lui ne semble porter aucun jugement sur le sujet, c’est sa force.

Mon point de vue est plus mitigé. Pour moi, les politiques sont tous fous à lier. Coupés de la réalité, ils semblent à mes yeux tous souffrir d’un narcisse contrarié, de manies mytho ou mégalo et, dans l’ivresse du pouvoir, ne vivent-ils pas autant de subsides et d’argent public que les bénéficiaires de sécurité sociale qu’ils dénoncent ?

Quant aux syndicalistes, dans mon cœur c’est pire. S’il existe, je n’en doute pas, de vrais syndicalistes qui ont la solidarité chevillée à l’âme, la plupart se réduit à porter des casquettes devant des braseros pain-saucisses avec des bandanas de couleur. Des mauvaises expériences personnelles passées avec les syndicalistes, je retiens qu’ils n’y comprennent pas plus que moi aux obscurs aléas de la finesse politique, et ceux qui ont tout compris se gardent bien d’expliquer que ce n’est qu’un jeu de dupes.

Aussi, lorsque François m’a soufflé le nom de Gino Russo lors d’une réunion, OMG quel sursaut : enfin échanger avec un authentique protagoniste de la vie politique belge, dont l’expérience et le recul sans cynisme promettent une fine observation. Enfin converser avec un syndicaliste pointu, un vrai, pur jus, éloigné des ambitions et des faux-semblants.

Plus encore, rencontrer les Russo, le couple, leur histoire, leur vision, leurs spectres, qui seraient à même d’éclairer nos lanternes sur le fonctionnement de la Belgique pour Wilfried ! Ils ont côtoyé les piliers fondamentaux de notre démocratie (et leurs effritements, leurs contradictions, leurs fonctionnements ubuesques, leurs faiblesses, leurs guerres picrocholines, leur stérilité parfois), ils ont tout vu et ils sont surtout revenus de tout. Ces piliers que sont les procureurs du Roi (et le Roi), la Justice (les magistrats, cet avocat troublé), la Police et la Gendarmerie (les maladresses, les querelles), les Politiques (et le Sénat plus précisément, avec Carine), les Médias (la séduction ici, l’appétit d’ogre là) : ils ont tout connu. Surtout, ils sont revenus de tout, sans avoir cédé, je crois, ni à la dépression, ni à la folie ou au divorce.

L’entretien a duré plus de quatre heures.

Gino et Carine Russo nous ont raconté leur parcours, leur enfance, leur rencontre. Les premières résonances politiques et syndicalistes. J’ai perçu leur sagesse, leur tendresse. Carine qui ne s’économise jamais d’une petite marque d’affection pour Gino, qui le lui rend discrètement.

Bien qu’immergé dans les sujets abordés, j’ai été, en plein milieu de notre entretien, saisi d’une émotion difficile à contenir. Je ne l’avouerai jamais car je suis un rockeur et je peux maintenant cuire des rognons de bœuf, mais j’étais là, moi, petit être issu du divertissement artisanal à la vacuité infinie, j’étais là, dans cette maison, ce salon qui avait contenu l’effroi, la consternation, la douleur la plus vive. Qu’y a-t-il de pire qu’un enfant arraché à ses parents ?

Je regardais le jardin, la vue paisible du soleil couchant dans les arbres de Hollogne. Je regardais Carine faire du feu, caressant les jeunes flammes avec ses yeux gourmands. Je regardais Gino, ancré au sol comme un arbre, sourire d’un bon mot ou rire des petites cuisses de grimpeur cycliste de François Brabant.

Ils ont tout connu. Ils sont revenus de tout.

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